{"id":545,"date":"2016-05-06T10:48:19","date_gmt":"2016-05-06T08:48:19","guid":{"rendered":"https:\/\/acratie.silicon-peace.com\/?page_id=545"},"modified":"2016-05-06T18:04:21","modified_gmt":"2016-05-06T16:04:21","slug":"13-petite-ile-deviendra-grande","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/romans\/lacratie-cest-assez\/13-petite-ile-deviendra-grande\/","title":{"rendered":"13 &#8211; Petite ile deviendra grande"},"content":{"rendered":"<p>Toutosued n\u2019est vraiment pas comparable \u00e0 Coco\u00efllande. Cette derni\u00e8re est une ile couverte de v\u00e9g\u00e9tation avec laquelle les habitants semblent vivre en harmonie dans un style ressemblant aux r\u00e9cits des premiers explorateurs occidentaux, il y a presque un mill\u00e9naire. Mais ici, il n\u2019y a rien d\u2019autre que du sable et des baraques de chantier. Celles-ci semblent avoir \u00e9t\u00e9 bien chahut\u00e9es par de r\u00e9centes intemp\u00e9ries. Oh\u2009! Il y a bien quelques buissons maigrichons qui tentent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de s\u2019accrocher sur ce sol instable, mais la plupart ont l\u2019air d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 s\u00e9rieusement amoch\u00e9s par un r\u00e9cent cyclone. J\u2019ai le pressentiment qu\u2019ils ne r\u00e9sisteront pas \u00e0 la prochaine temp\u00eate. Alors, \u00e0 quoi bon les mentionner, puisqu\u2019ils seront bient\u00f4t de l\u2019histoire ancienne\u2009?<br \/>\nLes habitants semblent \u00e9galement marqu\u00e9s par ces \u00e9v\u00e8nements r\u00e9cents. Dans leur regard et leur comportement, il n\u2019y a pas de trace de la joie de vivre que manifestaient les natifs de Coco\u00efllande. En revanche, on y lit une profonde d\u00e9termination \u00e0 surmonter les cons\u00e9quences des r\u00e9cents \u00e9v\u00e8nements. Tout le monde est affair\u00e9 \u00e0 r\u00e9parer les d\u00e9g\u00e2ts. L\u2019\u00e9quipage du Nisshin Maru s\u2019est \u00e9galement mis \u00e0 la t\u00e2che. Je propose aussi mes services, mais on me r\u00e9pond que c\u2019est bien gentil de ma part, mais que mes comp\u00e9tences ne sont pas adapt\u00e9es aux besoins et qu\u2019ils n\u2019ont pas le temps de m\u2019apporter la formation requise. J\u2019ai beau leur affirmer que mes muscles n\u2019ont pas besoin d\u2019une formation particuli\u00e8re pour aider \u00e0 d\u00e9blayer des d\u00e9bris, c\u2019est avec un sourire froid qu\u2019on me r\u00e9torque que si, mes muscles auraient vraiment besoin d\u2019une formation intensive pour \u00eatre d\u2019une utilit\u00e9 quelconque, que les robots, les gorilles et les chimpanz\u00e9s sont assez nombreux pour effectuer ces travaux de force, mais que l\u2019on ferait imm\u00e9diatement appel \u00e0 moi si le besoin s\u2019en faisait sentir.<br \/>\nBen&#8230; si ma bonne volont\u00e9 n\u2019est pas requise, il ne me reste qu\u2019\u00e0 essayer de m\u2019occuper autrement. Pourquoi ne pas essayer de faire le tour de l\u2019ile, histoire de m\u2019en faire une id\u00e9e plus compl\u00e8te\u2009? Elle est cens\u00e9e \u00eatre tr\u00e8s grande, et peut-\u00eatre qu\u2019elle montre par endroits un aspect moins aust\u00e8re que le coin sur lequel le village a \u00e9t\u00e9 implant\u00e9.<br \/>\nJe longe la plage. Celle-ci n\u2019est pas rectiligne et fait une longue courbe, me donnant la fausse impression que je parviendrai bient\u00f4t \u00e0 retomber sur mon point de d\u00e9part. Je m\u2019aper\u00e7ois de la vanit\u00e9 de ma tentative lorsque, apr\u00e8s plus d\u2019une heure de marche, la plage s\u2019incurve dans l\u2019autre sens pour former une large baie. Je r\u00e9alise alors que l\u2019ile est en effet tr\u00e8s vaste et que je ne parviendrai probablement pas \u00e0 en faire le tour. De plus, au milieu de la baie, la plage est coup\u00e9e par une sorte de rivi\u00e8re ou de canal qu\u2019il me serait difficile de franchir autrement qu\u2019\u00e0 la nage et je n\u2019ai pas envie de tester l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 de courants qui pourraient m\u2019emporter au large. Sans compter que, impr\u00e9voyant comme j\u2019en ai l\u2019habitude, je n\u2019ai pas pens\u00e9 \u00e0 prendre une r\u00e9serve d\u2019eau douce pour m\u2019\u00e9viter une d\u00e9shydratation.<br \/>\nIl serait temps que je retourne au village. Est-ce que je retourne par la plage ou est-ce que je coupe par l\u2019int\u00e9rieur des terres\u2009? La seconde option devrait \u00eatre plus rapide, mais je ne suis pas s\u00fbr de prendre la bonne direction et je pourrais me perdre. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, le retour par la plage pourrait \u00eatre bien deux fois plus long. Que choisir\u2009? Je pourrais le demander \u00e0 mon mentor, qu\u2019il serve \u00e0 quelque chose, non\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fAriel\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fOui, Bernard\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fJe voudrais retourner au village, mais sans refaire le d\u00e9tour par la plage. Est-ce que tu saurais me guider dans ce&#8230; d\u00e9sert&#8230; pour \u00e9viter que je m\u2019y perde\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fSans le moindre probl\u00e8me. Tu peux partir perpendiculairement \u00e0 la plage en franchissant la dune. Mais ne tente pas de passer par le canal, c\u2019est impraticable! Je corrigerai ton cap au besoin.<br \/>\n\u00c0 l\u2019exception d\u2019une br\u00e8ve visite au village, je n\u2019avais pas quitt\u00e9 la plage depuis mon arriv\u00e9e sur l\u2019ile. De la rive, on ne voit pas l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019ile, car le terrain s\u2019\u00e9l\u00e8ve assez rapidement pour former une dune qui culmine \u00e0 deux m\u00e8tres au-dessus du sol. La cr\u00eate est couverte de ces buissons rabougris qui ont tant souffert du cyclone. De la pente sableuse \u00e9merge un important r\u00e9seau de racines. J\u2019imagine qu\u2019il s\u2019agit des racines des buissons et que leur r\u00f4le principal est de stabiliser la dune elle-m\u00eame.<br \/>\nJe grimpe sur cette derni\u00e8re. Je m\u2019attendais \u00e0 ce que le sable se mette \u00e0 couler sous mes semelles, mais au contraire, il r\u00e9siste \u00e9tonnamment bien, avec une consistance proche de celle de la molasse grise que l\u2019on trouve tout autour de Lausanne. Je suis surpris par cette r\u00e9sistance, mais comme elle me simplifie l\u2019ascension, je m\u2019en accommode ais\u00e9ment. Les racines me procurent une suite de poign\u00e9es, facilitant ainsi l\u2019escalade de la butte.<br \/>\nArriv\u00e9 au sommet, le paysage que je d\u00e9couvre ne ressemble en rien \u00e0 ce que j\u2019imaginais. Je pensais \u00e0 une sorte de d\u00e9sert, ou de grande plage s\u2019\u00e9tendant \u00e0 perte de vue. \u00c0 mon grand \u00e9tonnement, c\u2019est une for\u00eat qui s\u2019\u00e9tale jusqu\u2019au-del\u00e0 de l\u2019horizon. Constitu\u00e9e sur les 200 premiers m\u00e8tres de ces m\u00eames buissons qui me sont maintenant familiers, cette for\u00eat est peupl\u00e9e plus loin par une plantation de palmiers d\u2019abord tr\u00e8s petits, puis de plus en plus grands au fur et \u00e0 mesure que l\u2019on s\u2019\u00e9loigne de la c\u00f4te. \u00c7a et l\u00e0, j\u2019aper\u00e7ois de petits lacs, ou plus probablement des lagunes circulaires, reli\u00e9es entre elles par des canaux. Chaque lagon est bord\u00e9 d\u2019une sorte de mangrove et est centr\u00e9 autour d\u2019une tour qui me fait penser aux colonnes coralliennes, mais d\u2019un mod\u00e8le bien diff\u00e9rent. \u00c0 environ un tiers du sommet, de longs bras, de longueurs variables, s\u2019\u00e9lancent par-dessus l\u2019\u00e9tendue d\u2019eau et se terminent au-dessus de la for\u00eat en s\u2019\u00e9vasant fortement. Quelque chose semble tomber de leur extr\u00e9mit\u00e9, comme de la poussi\u00e8re, l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9port\u00e9e de c\u00f4t\u00e9 par la brise qui balaie l\u2019ile.<br \/>\nJ\u2019observe ce spectacle durant de longues minutes. Les tours et leurs bras semblent anim\u00e9s d\u2019un lent mouvement de rotation. Ce mouvement est \u00e0 peine perceptible, comme celui des nuages dans le ciel. On dirait un syst\u00e8me d\u2019arrosage, mais je ne crois pas que ce soit de l\u2019eau qui soit r\u00e9pandue. \u00c7a tombe trop vite et de l\u2019eau se disperserait rapidement pour former une sorte de brume. On dirait plut\u00f4t du sable.<br \/>\nPr\u00e8s de la c\u00f4te, les tours ont toutes leurs bras orient\u00e9s vers le large. Le sable qui s\u2019en \u00e9coule, s\u2019il s\u2019agit bien de sable, se d\u00e9pose sur la pente int\u00e9rieure de la dune qui encercle l\u2019ile artificielle. J\u2019interroge le R\u00e9seau.<br \/>\n\u2014\u202fR\u00e9seau\u2009? C\u2019est quoi ces machins, l\u00e0\u2009? On dirait des machines de mines \u00e0 ciel ouvert et leurs rubans transporteurs de minerai. \u00c7a prend le sable au fond des petits lacs pour rehausser l\u2019ile, c\u2019est \u00e7a\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fOui et non\u2009! Le sable qui est recueilli au fond des microlagons n\u2019est pas fossile comme dans une mine normale, mais est celui qui est produit en continu par les colonies coralliennes install\u00e9es sur les colonnes.<br \/>\n\u2014\u202fAh\u2009? Je croyais que le corail se d\u00e9veloppait sur les armatures des colonnes et constituait progressivement une gangue de plus en plus \u00e9paisse autour de celles-ci et \u00e0 terme des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9cif qu\u2019il fallait connecter entre eux pour constituer une ile plus ou moins artificielle. Mais l\u00e0, c\u2019est du sable. Comment \u00e7a se fait\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fSi on laissait le corail croitre, il constituerait rapidement, comme tu l\u2019as dit, un embryon de r\u00e9cif qui couvrirait les dispositifs d\u2019\u00e9clairage et sa croissance s\u2019interromprait rapidement. Comme tu as pu le voir lors de ta visite d\u2019une colonne avec Ponyo, c\u2019est tout un \u00e9cosyst\u00e8me qui s\u2019installe, pas seulement du corail. On y favorise la pr\u00e9sence de poissons \u00e0 becs mangeurs de corail, comme le poisson perroquet. Tu as d\u00fb en apercevoir. Pour se nourrir des polypes, ils croquent le corail et le r\u00e9duisent en poussi\u00e8re, en sable.<br \/>\n\u2014\u202fAaaah\u2009! C\u2019est \u00e7a\u2009! Cette neige dor\u00e9e qui m\u2019intriguait lors de ma plong\u00e9e avec Ponyo, c\u2019est du corail en poudre.<br \/>\nHa\u2009! Du corail en poudre. Voil\u00e0 un produit int\u00e9ressant \u00e0 mettre sur le march\u00e9\u2009: tu es avachi sur une plage bond\u00e9e avec des milliers d\u2019autres trimmeurs en r\u00e9cup. Il y a un type, portant un tas de bidules inutiles, qui vient te harceler pour que tu lui ach\u00e8tes quelque chose. T\u2019en as tellement marre que, pour qu\u2019il te l\u00e2che les tongs, tu lui ach\u00e8tes un de ses petits sachets remplis d\u2019une poudre bizarre. Enfin rentr\u00e9 chez toi, juste avant de retourner au turbin, tu verses le contenu du sachet dans ton aquarium, du genre kitch avec un scaphandrier qui fait des bulles et un coffre fort qui ne contient que tes r\u00eaves oubli\u00e9s, et tu obtiens en quelques minutes une belle branche de corail toute neuve. Tsss\u2009! J\u2019ai vraiment des id\u00e9es d\u00e9biles, parfois.<br \/>\nJe ne suis pas vraiment convaincu par les explications d\u2019Ariel.<br \/>\n\u2014\u202fFaire du sable, c\u2019est bien beau, mais \u00e7a ne permet que de faire des bancs de sable qui sont facilement \u00e9rod\u00e9s par les vagues et le vent. Je vois que ces engins-l\u00e0 accumulent le sable pour former les dunes c\u00f4ti\u00e8res, mais comment on fait pour \u00e9viter l\u2019\u00e9rosion\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fC\u2019est le r\u00f4le de la v\u00e9g\u00e9tation. Il n\u2019y a l\u00e0 rien de nouveau si ce ne sont les vari\u00e9t\u00e9s utilis\u00e9es. La nature utilisait les graines apport\u00e9es au hasard par le vent pour ensemencer les atolls et ainsi progressivement les couvrir d\u2019une \u00e9paisse v\u00e9g\u00e9tation. Ensuite, le sable est retenu entre les racines. Des microorganismes produisent des liants qui solidifient le sous-sol. Parfois \u00e7a marche, parfois pas. L\u2019activit\u00e9 humaine permet d\u2019\u00e9liminer le facteur al\u00e9atoire et d\u2019optimiser le processus.<br \/>\n\u2014\u202fEt puis, le corail a une croissance tr\u00e8s lente. Comment est-il possible d\u2019obtenir une telle production de sable\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fLes esp\u00e8ces naturelles de corail avaient effectivement un taux de croissance ridiculement faible, quoiqu\u2019adapt\u00e9 aux variations naturelles du niveau de la mer. Nous employons ici des vari\u00e9t\u00e9s modifi\u00e9es \u00e0 croissance rapide, 10 \u00e0 100 fois plus rapide.<br \/>\n\u2014\u202fL\u00e0, \u00e7a me fait peur\u2009!<br \/>\n\u2014\u202fCe n\u2019est pas l\u2019intention. Mais pourrais-tu dire quelle est la cause de ta crainte\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fBen&#8230; \u00c0 mon \u00e9poque, on commen\u00e7ait juste \u00e0 bricoler avec les organismes modifi\u00e9s g\u00e9n\u00e9tiquement. Certains accusaient les chercheurs de jouer avec le feu. On faisait toutes sortes de modifications pour obtenir telles ou telles caract\u00e9ristiques que l\u2019on pensait utiles \u00e0 l\u2019industrie, mais sans trop r\u00e9fl\u00e9chir aux cons\u00e9quences en cas de dispersion de ces caract\u00e8res nouveaux dans la nature. Si j\u2019applique cette m\u00e9fiance \u00e0 ces coraux qui se reproduisent comme des lapins dont tu sembles si fier, que va-t-il se passer s\u2019ils se r\u00e9pandent dans tous les oc\u00e9ans et remplacent les esp\u00e8ces naturelles\u2009? Ne risquent-ils pas, en calcifiant trop de gaz carbonique, de rendre les oc\u00e9ans insuffisamment acides et entrainer ainsi des d\u00e9s\u00e9quilibres inverses de ceux que l\u2019on cherchait \u00e0 corriger\u2009? Sans oublier que l\u2019on risque ainsi de diminuer trop fortement le taux de dioxyde de carbone dans l\u2019atmosph\u00e8re et d\u2019aboutir \u00e0 une nouvelle glaciation, ce qui ne serait pas vraiment le r\u00e9sultat esp\u00e9r\u00e9.<br \/>\n\u2014\u202fJe comprends tes craintes, mais elles ne sont plus justifi\u00e9es. Cela fait tout de m\u00eame cinq si\u00e8cles que les techniques de manipulations g\u00e9n\u00e9tiques ont \u00e9t\u00e9 invent\u00e9es. Aujourd\u2019hui, si l\u2019on envisage une modification d\u2019un seul g\u00e8ne, il est tr\u00e8s simple de simuler l\u2019interaction avec tout le reste du g\u00e9nome de l\u2019organisme concern\u00e9 et \u00e9galement de maitriser sa transmission spontan\u00e9e \u00e0 d\u2019autres esp\u00e8ces. On ne modifie plus un seul g\u00e8ne \u00e0 la fois, mais plusieurs g\u00e8nes. L\u2019ensemble des modifications doit \u00eatre pr\u00e9sent pour que puisse s\u2019exprimer le caract\u00e8re recherch\u00e9. On prend soin de choisir un ensemble de g\u00e8nes qui ne peuvent \u00eatre transmis en une seule fois \u00e0 d\u2019autres esp\u00e8ces. De plus, on pr\u00e9voit un m\u00e9canisme qui ne permet \u00e0 la modification g\u00e9n\u00e9tique de ne s\u2019exprimer qu\u2019en pr\u00e9sence d\u2019un facteur environnemental artificiel. Dans le cas du corail, il s\u2019agit de la pr\u00e9sence de lumi\u00e8re d\u2019une couleur bien sp\u00e9cifique et puls\u00e9e \u00e0 une fr\u00e9quence pr\u00e9cise. Il est quasi impossible \u00e0 la nature de reproduire ces conditions d\u2019\u00e9clairage et en tout cas pas de mani\u00e8re continue.<br \/>\n\u2014\u202fOui\u2009! Mais\u2009ne peut-on pas imaginer qu\u2019il se produise une mutation qui permette \u00e0 l\u2019organisme modifi\u00e9 de perdre cette d\u00e9pendance \u00e0 cette lumi\u00e8re particuli\u00e8re\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fNon\u2009! En l\u2019occurrence, il faudrait une suite de six mutations bien sp\u00e9cifiques pour perdre cette d\u00e9pendance et cela impliquerait en m\u00eame temps la perte de la capacit\u00e9 de croissance rapide.<br \/>\nMes vieux r\u00e9flexes d\u2019OGMophobe conspirationniste me disent que ce n\u2019est probablement pas aussi simple que \u00e7a. Mais je dois admettre qu\u2019en cinq si\u00e8cles, on a d\u00fb atteindre une quasi parfaite maitrise de cette technologie avec laquelle, \u00e0 mon \u00e9poque, on bricolait sans bien comprendre les implications, faisant souvent passer l\u2019int\u00e9r\u00eat commercial avant toute autre consid\u00e9ration.<br \/>\n\u2014\u202fMouais, je veux bien. Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que je me fais cette r\u00e9flexion\u2009: la soci\u00e9t\u00e9 actuelle se pr\u00e9sente comme une sorte d\u2019utopie \u00e9cologique, mais partout o\u00f9 je passe, dans l\u2019espace et sur Terre, je vois des r\u00e9alisations monumentales ou des projets titanesques qui, rien qu\u2019\u00e0 y penser, feraient p\u00e9ter les plombs \u00e0 n\u2019importe quel \u00e9cologiste de l\u2019\u00c9closion, m\u00eame mod\u00e9r\u00e9. Cr\u00e9er des iles de toutes pi\u00e8ces, qu\u2019est-ce que \u00e7a a \u00e0 voir avec la r\u00e9habilitation d\u2019une plan\u00e8te dans un \u00e9tat favorable \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement de toutes les esp\u00e8ces qui y habitent\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fLa finalit\u00e9 des projets coralliens est de r\u00e9duire l\u2019acidit\u00e9 des oc\u00e9ans. La construction des iles est une sorte de sous-produit de ces projets. Les terres ainsi obtenues seront mises \u00e0 disposition de toutes les esp\u00e8ces animales et v\u00e9g\u00e9tales qui parviendront \u00e0 s\u2019y adapter. Tout est mis en place pour que cela concerne un maximum d\u2019esp\u00e8ces.<br \/>\n\u2014\u202fJe l\u2019esp\u00e8re. C\u2019est toujours difficile, en observant un chantier, de s\u2019imaginer le b\u00e2timent termin\u00e9. Mais bon, ce qui m\u2019importe pour l\u2019instant, c\u2019est de retourner au village par le chemin le plus court, ou du moins le plus rapide.<br \/>\n\u2014\u202fIl te suffit de descendre vers le lagon qui se trouve devant toi \u00e0 30 degr\u00e9s sur la gauche. Ne t\u2019aventure pas jusqu\u2019\u00e0 la rive, le terrain n\u2019est pas stable. Tu passeras ensuite pr\u00e8s des deux lacs suivants puis, finalement, tu partiras franchement sur la gauche pour remonter sur la dune c\u00f4ti\u00e8re. Le village se trouve juste derri\u00e8re.<br \/>\nEn grimpant sur la dune, je m\u2019imaginais que mon trajet de retour s\u2019effectuerait dans un d\u00e9cor d\u00e9sertique, semblable \u00e0 une sorte de carri\u00e8re ou de mine \u00e0 ciel ouvert. Puis, une fois au sommet, le paysage d\u00e9couvert ressemblait beaucoup plus \u00e0 ces grandes exploitations de palmier \u00e0 huile qui se d\u00e9veloppaient fortement en Asie du Sud-Est lors de mon d\u00e9part de l\u2019\u00c9closion. Mais l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me que je traverse s\u2019av\u00e8re beaucoup plus complexe qu\u2019il n\u2019y paraissait au premier abord. Passant alternativement d\u2019un environnement de buissons \u00e0 celui de palmiers, leurs sous-bois r\u00e9v\u00e8lent une biodiversit\u00e9 que je ne pouvais deviner \u00e0 distance. Il y a l\u00e0 d\u2019innombrables plantes aux formes et aux feuillages tous dissemblables, que l\u2019\u00e9volution a dot\u00e9 de fleurs avec une cr\u00e9ativit\u00e9 sans limites. La faune, \u00e9galement, est tr\u00e8s vari\u00e9e. Dans les buissons, ce sont les insectes qui sont principalement repr\u00e9sent\u00e9s, qu\u2019ils soient volants, sauteurs ou rampants. Lesquels sont \u00e0 l\u2019origine de ce \u00ab\u202fgri-gri-gri\u202f\u00bb lancinant? Il m\u2019est difficile de r\u00e9pondre. Il s\u2019agit probablement de ces grosses bestioles ressemblant \u00e0 des cigales. Plus loin, sous les palmiers, ce sont les mammif\u00e8res et les oiseaux qui se disputent le territoire \u00e0 grand renfort de cris plus stridents ou plus m\u00e9lodieux les uns que les autres. Il ne passe pas une minute sans qu\u2019une explosion de couleurs s\u2019envole effray\u00e9e \u00e0 mon approche ou qu\u2019une ombre velue prenne la poudre d\u2019escampette en sautant d\u2019un arbre \u00e0 l\u2019autre dans un grand bruissement de palmes froiss\u00e9es.<\/p>\n<p>Je suis de retour au village apr\u00e8s plusieurs heures de promenade. Je me demande si l\u2019on s\u2019est inqui\u00e9t\u00e9 de mon absence. Je suis stupide. Avec la veillance, on peut toujours savoir o\u00f9 sont les gens. Personne ne s\u2019inqui\u00e8te plus que longtemps que n\u00e9cessaire pour consulter le R\u00e9seau. Ainsi, personne, pas m\u00eame Pilane, ne vient \u00e0 ma rencontre pour me demander o\u00f9 j\u2019\u00e9tais, ce que je faisais. Tout le monde m\u2019ignore, m\u2019accordant au mieux un sourire poli \u00e0 mon passage. Il y a des fois o\u00f9 je me demande vraiment ce que je fais en ce monde, \u00e0 cette \u00e9poque. Mais si personne ne s\u2019int\u00e9resse \u00e0 moi sur la terre ferme, peut-\u00eatre que sous l\u2019eau&#8230; Durant un instant, j\u2019avais oubli\u00e9 que Ponyo \u00e9tait retourn\u00e9e parmi les siens et que le singe maladroit que je suis devait d\u00e9j\u00e0 s\u2019estomper dans sa m\u00e9moire.<br \/>\nJe passe \u00e0 la cantine pour me d\u00e9salt\u00e9rer et grignoter un petit truc, puis je me dirige vers la plage. Il y a l\u00e0 un jeune chimpanz\u00e9, les jambes immerg\u00e9es jusqu\u2019aux genoux qui tape dans l\u2019eau avec deux b\u00e2tons, les entrechoquant sous la surface. Il r\u00e9p\u00e8te son geste de nombreuses fois, ne s\u2019interrompant que lorsqu\u2019une vague plus haute que les autres le fait reculer dans de grands cris, comme je le ferais moi-m\u00eame dans de telles circonstances. Mais les caresses de l\u2019\u00e9cume sur ses parties intimes ne parviennent pas \u00e0 le d\u00e9courager et il reprend \u00e0 chaque fois son man\u00e8ge.<br \/>\n\u00c0 quoi joue-t-il\u2009? Et n\u2019est-ce vraiment qu\u2019un jeu\u2009? Je l\u2019observe ainsi durant une bonne dizaine de minutes. Quelle que soit la raison de son comportement, son insistance et sa pers\u00e9v\u00e9rance sont la preuve qu\u2019il doit avoir un but bien pr\u00e9cis.<br \/>\nSoudain, j\u2019aper\u00e7ois une nageoire dorsale fendre la surface de l\u2019oc\u00e9an et se diriger droit sur la plage, l\u00e0 o\u00f9 se trouve le primate. Je pense imm\u00e9diatement \u00e0 Ponyo, mais cette nageoire est noire, bien trop fonc\u00e9e pour \u00eatre celle de mon amie. Je devine aussi une forme sombre avec une grosse tache claire prolongeant sous l\u2019eau la dorsale comme le ferait la partie immerg\u00e9e d\u2019un iceberg. Il s\u2019agit probablement d\u2019une orque, ce grand dauphin carnivore qui n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 s\u2019\u00e9chouer sur une plage au petit matin pour transformer un phoque distrait en sympathique amuse-gueule. Il n\u2019a pas l\u2019air d\u2019\u00eatre tr\u00e8s grand, c\u2019est probablement un juv\u00e9nile, mais il n\u2019en a pas l\u2019air moins puissant, ni moins affam\u00e9.<br \/>\nEn un instant, je r\u00e9alise l\u2019horrible drame qui se pr\u00e9pare. Le chimpanz\u00e9, qui a aussi rep\u00e9r\u00e9 l\u2019arrivant, ne semble pas avoir conscience de la fin tragique qui l\u2019attend. Il se met \u00e0 pousser des cris d\u2019excitation qui me semblent \u00eatre la manifestation d\u2019une grande joie. Je pense \u00e0 me jeter \u00e0 l\u2019eau pour aller le chercher, mais j\u2019y renonce imm\u00e9diatement, sachant que je ne ferais que mettre ma propre vie en danger. Je veux au moins le mettre en garde.<br \/>\n\u2014\u202fEh\u2009! Toi\u2009! Sors de l\u2019eau imm\u00e9diatement\u2009! Tu vas te faire tuer\u2009!<br \/>\nH\u00e9las\u2009! Il ne semble pas avoir entendu mon appel. Au contraire, il jette les b\u00e2tons derri\u00e8re lui sur la plage et se lance \u00e0 la rencontre du pr\u00e9dateur. C\u2019est trop horrible. Je ne crois pas que je parviendrai \u00e0 supporter le spectacle. J\u2019ai une irr\u00e9sistible envie de d\u00e9tourner mon regard. Mais je lutte pour ne pas y c\u00e9der. Il faut qu\u2019il y ait un observateur humain pour pouvoir t\u00e9moigner du drame et non pas seulement une froide cam\u00e9ra de veillance.<br \/>\n\u00c0 quelques m\u00e8tres du singe, la t\u00eate de l\u2019orque apparait au-dessus de la surface. Elle ouvre sa gueule pour happer le malheureux inconscient. Je rentre la t\u00eate dans les \u00e9paules et ne peux m\u2019emp\u00eacher de fermer les yeux. Je m\u2019attends \u00e0 entendre le cri d\u2019agonie du chimpanz\u00e9 \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 l\u2019\u00e9paulard enfoncera ses dents pointues dans sa chair gracile.<br \/>\nMais c\u2019est un chant doux et m\u00e9lodieux, fait de sifflements, de grincements et d\u2019une sorte de miaulement qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve. Surpris, je rouvre les yeux pour essayer de comprendre ce qui se passe. Le jeune primate est toujours bien vivant. Il est immerg\u00e9 jusqu\u2019au milieu du torse et caresse le rostre du mammif\u00e8re marin. Celui-ci, qui s\u2019est laiss\u00e9 \u00e9chouer sur le sable en pente douce, ne montre pas le moindre signe d\u2019agressivit\u00e9. On dirait que ces deux-l\u00e0 sont les meilleurs amis du monde. Le singe grimpe sur le melon de son compagnon, puis va s\u2019assoir sur son dos en s\u2019agrippant \u00e0 sa nageoire dorsale. D\u2019un grand coup de sa nageoire caudale, le monstre se d\u00e9gage de sa gangue de sable et se laisse glisser vers l\u2019oc\u00e9an. \u00c9vitant de sonder pour ne pas noyer son passager surexcit\u00e9, l\u2019orque s\u2019\u00e9loigne vers le large. \u00c0 quels jeux vont-ils se livrer, je n\u2019en sais rien\u2009?<br \/>\nUn primate, ami d\u2019un dauphin, \u00e7a, je connais. Mais mon amie tursiops \u00e0 moi, \u00e7a fait trop longtemps que je ne l\u2019ai vue. Je voudrais bien aussi pouvoir l\u2019appeler et partir jouer avec elle.<br \/>\nO\u00f9 est-elle maintenant\u2009? Toujours au large de Platteillande\u2009? Je pourrais demander au R\u00e9seau de lui rappeler mon existence lors d\u2019un prochain contact. Mais quelque chose me retient. Si elle voulait me voir, elle viendrait. Elle est libre. Je n\u2019ai pas \u00e0 lui imposer ma pr\u00e9sence.<br \/>\nJe vais me poster au bout de la jet\u00e9e o\u00f9 est amarr\u00e9 le Nisshin Maru. En passant, je prends ma poche branchiale et mes palmes pour le cas improbable, mais que j\u2019esp\u00e8re infiniment, o\u00f9 Ponyo chercherait \u00e0 me revoir. D\u2019abord debout \u00e0 regarder le large, je finis par m\u2019assoir sur le quai, les bras enroul\u00e9s autour de mes jambes repli\u00e9es contre ma poitrine. Je reste ainsi immobile, seulement berc\u00e9 d\u2019un lent balancement d\u2019avant en arri\u00e8re. Le jeu de la lumi\u00e8re dans l\u2019eau peu profonde et sur le fond sableux donne \u00e0 la mer cette couleur bleu schtroumpf au lait comme je n\u2019en avais vu que sur des cartes postales avant mon passage \u00e0 Coco\u00efllande, ce bleu si \u00e9trange que j\u2019avais toujours cru qu\u2019il s\u2019agissait de la m\u00e9diocre qualit\u00e9 du papier photographique utilis\u00e9. Je laisse passer le temps et l\u00e2che la bride \u00e0 mon esprit. Ce dernier se lance dans une s\u00e9ance de remue-archives, faisant remonter \u00e0 la surface des images de Rama, de mon enfance et de mon passage \u00e0 l\u2019ile de La Fournaise. Ces images apparaissent, s\u2019effacent, se m\u00e9langent et se d\u00e9forment, r\u00e9ajustant des r\u00e9alit\u00e9s parfois difficiles \u00e0 supporter, en des souvenirs plus acceptables. Lentement, le flux issu de ma m\u00e9moire se ralentit, me faisant glisser progressivement vers un \u00e9tat proche du sommeil.<br \/>\nEt puis soudain, elle est l\u00e0, jaillissant des flots \u00e0 quelques m\u00e8tres devant moi, me regardant de son petit oeil rond, et poussant un sifflement grin\u00e7ant\u2009:<br \/>\n\u2014\u202f\u00ab\u202fPonyyyyyyyoooooooooo\u202f\u00bb<br \/>\nD\u2019abord, je crois que ce n\u2019est qu\u2019un souvenir de plus qui s\u2019extirpe de ma m\u00e9moire, plus vif que les autres en raison de mon d\u00e9sir si intense de la revoir. Ce n\u2019est que lorsque les gerbes sal\u00e9es, qu\u2019elle projette en retombant dans l\u2019eau, \u00e9claboussent mon visage que je sors de ma torpeur et r\u00e9alise qu\u2019elle n\u2019est pas qu\u2019un r\u00eave, qu\u2019elle est bien pr\u00e9sente, qu\u2019elle est venue pour me retrouver.<br \/>\nBrusquement surexcit\u00e9, je me retourne vers mon \u00e9quipement de plong\u00e9e et m\u2019exclame\u2009:<br \/>\n\u2014\u202fAriel, mio palme\u2009!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Toutosued n\u2019est vraiment pas comparable \u00e0 Coco\u00efllande. Cette derni\u00e8re est une ile couverte de v\u00e9g\u00e9tation avec laquelle les habitants semblent vivre en harmonie dans un style ressemblant aux r\u00e9cits des premiers explorateurs occidentaux, il y a presque un mill\u00e9naire. Mais ici, il n\u2019y a rien d\u2019autre que du sable et des baraques de chantier. Celles-ci <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/romans\/lacratie-cest-assez\/13-petite-ile-deviendra-grande\/\">Lire plus &#8230;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"parent":95,"menu_order":18,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-545","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/545","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=545"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/545\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":579,"href":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/545\/revisions\/579"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/95"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=545"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}