{"id":530,"date":"2016-05-06T10:41:12","date_gmt":"2016-05-06T08:41:12","guid":{"rendered":"https:\/\/acratie.silicon-peace.com\/?page_id=530"},"modified":"2016-05-06T18:36:47","modified_gmt":"2016-05-06T16:36:47","slug":"8-rencontre-sous-marine","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/romans\/lacratie-cest-assez\/8-rencontre-sous-marine\/","title":{"rendered":"8 &#8211; Rencontre sous-marine"},"content":{"rendered":"<p>Je m\u2019attendais au pire lorsque, hier soir, Pilane m\u2019a entrain\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cart pour\u2026 consommer ce nouvel amour si fort qui nous unissait d\u00e9sormais. Enfin, c\u2019est ce qu\u2019elle disait. Donc, je m\u2019attendais au pire, du genre cuir, fouet et menottes, ce qui n\u2019est pas du tout mon approche des relations entre adultes. Mais il ne faut jamais penser que l\u2019on connait une personne dans ses moindres recoins. Ce n\u2019est pas parce que tel ou telle se comporte d\u2019une certaine mani\u00e8re \u00e0 un certain moment qu\u2019il ou elle agira de m\u00eame dans d\u2019autres circonstances. Au lit, la tigresse se transforme en chaton, mais un chaton tr\u00e8s exp\u00e9riment\u00e9, qui parvient \u00e0 m\u2019entrainer dans des territoires dont je n\u2019imaginais m\u00eame pas l\u2019existence. Au d\u00e9but, malgr\u00e9 la douceur de ses caresses, je restais sur mes gardes, m\u2019attendant \u00e0 chaque instant qu\u2019elle sorte ses griffes pour me lac\u00e9rer le visage ou quelque autre partie de mon corps. L\u2019aube m\u2019a non seulement apport\u00e9 le sommeil, mais \u00e9galement la r\u00e9alisation que le comportement de Pilane, hier soir, n\u2019\u00e9tait pas repr\u00e9sentatif de la part dominante de sa personnalit\u00e9.<\/p>\n<p>Le soleil est d\u00e9j\u00e0 haut dans le ciel lorsque nous nous r\u00e9veillons. J\u2019angoisse un peu \u00e0 l\u2019id\u00e9e de me retrouver face \u00e0 la Pilane d\u2019hier soir. J\u2019essaie de chasser de mon esprit cette vision pessimiste et passe ma main dans ses cheveux ras. C\u2019est r\u00eache et totalement d\u00e9pourvu de la douceur d\u2019une chevelure soyeuse. Je comprends maintenant pourquoi certaines femmes n\u2019aiment pas les barbes de trois jours. Pilane ouvre les yeux et me sourit.<br \/>\n\u2014\u202fBonjour\u2009! Tu as bien dormi\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fOui. Et toi\u2009?<br \/>\n\u2014\u202f\u00c0 merveille. Pardonne-moi pour mon comportement d\u2019hier soir. Je ne t\u2019ai pas trop effray\u00e9\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fBen\u2026 Si\u2009! Quand m\u00eame un peu.<br \/>\n\u2014\u202fTu sais. En g\u00e9n\u00e9ral, je ne suis pas comme \u00e7a. C\u2019est une des boissons que l\u2019on nous a servies hier soir qui a cet effet sur moi. J\u2019en ai parfois un peu honte.<br \/>\n\u2014\u202fTu n\u2019as qu\u2019\u00e0 t\u2019abstenir d\u2019en consommer. Tu ne crois pas\u2009?<br \/>\nElle ne me r\u00e9pond pas. L\u00e9g\u00e8rement vex\u00e9e, elle repousse le drap, se l\u00e8ve et se dirige vers une fen\u00eatre qui donne sur le lagon. D\u2019un geste, elle signifie \u00e0 la maison son d\u00e9sir de se rendre sur la petite terrasse attenante au b\u00e2timent. La paroi coulisse pour lui laisser le passage. Sur la terrasse, Pilane s\u2019\u00e9tire, puis gonfle ses poumons pour humer l\u2019air d\u00e9j\u00e0 r\u00e9chauff\u00e9 par le soleil et charg\u00e9 des effluves marins. Elle se retourne vers moi.<br \/>\n\u2014\u202fTu viens\u2009? On va nager\u2009!<br \/>\n\u2014\u202fComme \u00e7a\u2009? \u00c0 poil\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fBen oui\u2009! Qu\u2019est-ce qui te fait peur\u2009? Qu\u2019un crabe vienne te bouffer les couilles\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fNon\u2009! Mais il peut y avoir des gens. On pourrait nous voir tout nus.<br \/>\nElle me fixe avec un regard \u00e0 la fois amus\u00e9 et maternel.<br \/>\n\u2014\u202fMon pauvre petit chou. Aurais-tu oubli\u00e9 qu\u2019avec la veillance, des millions de personnes ont probablement d\u00e9j\u00e0 admir\u00e9 tes roubignoles\u2009?<br \/>\nCet argument ne parvient pas vraiment \u00e0 inhiber ma pudeur, mais elle a raison. Et puis, je n\u2019ai qu\u2019\u00e0 consid\u00e9rer cette plage comme \u00e9tant ouverte aux naturistes. Ce serait avec un slip que j\u2019attirerais l\u2019attention.<br \/>\nLa for\u00eat qui s\u00e9pare le village de la plage n\u2019est \u00e9paisse que d\u2019une dizaine de m\u00e8tres et un sentier sablonneux relie directement chaque maison \u00e0 la gr\u00e8ve. Je rejoins Pilane et nous courons joyeusement vers le lagon.<br \/>\nFrileux habitu\u00e9 des mers froides, j\u2019ai toujours h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 me jeter \u00e0 l\u2019eau. Je suis du genre \u00e0 multiplier les rites inutiles, comme d\u2019abord tremper un doigt de pied pour m\u2019assurer que l\u2019eau ne soit pas glac\u00e9e, puis \u00e0 m\u2019avancer prudemment pour ne mouiller ma peau que petit \u00e0 petit, perdant beaucoup de temps avant d\u2019immerger mes parties g\u00e9nitales. \u00c0 peine mes pieds font-ils trois pas dans l\u2019eau qu\u2019ils se r\u00e9voltent et refusent toute collaboration. Il me faut d\u00e9ployer des tr\u00e9sors de diplomatie pour les convaincre de m\u2019emmener ne serait-ce que quelques m\u00e8tres plus au large.<br \/>\nPilane ne m\u2019attend pas. Elle continue sa course, ralentissant \u00e0 peine lorsque l\u2019eau d\u00e9passe ses genoux, puis plonge en avant avec une aisance qui laisserait croire qu\u2019elle est n\u00e9e dans cet \u00e9l\u00e9ment.<br \/>\nAlors que je lutte contre moi-m\u00eame, je ne remarque pas que Pilane nage dans ma direction. Arriv\u00e9e \u00e0 moins d\u2019un m\u00e8tre, elle se redresse et m\u2019\u00e9clabousse copieusement. Je me fige sur place, terroris\u00e9 comme une gonzesse qui se r\u00e9fugie sur une chaise \u00e0 la simple vue d\u2019une petite souris ou d\u2019une araign\u00e9e.<br \/>\n\u2014\u202fAaaaaah\u2009! Mais arr\u00eate\u2009! Je ne suis m\u00eame pas encore mouill\u00e9.<br \/>\n\u2014\u202fBen justement\u2009! C\u2019est pour t\u2019aider\u2009! Allez\u2009! Arr\u00eate de faire ta poule mouill\u00e9e.<br \/>\n\u2014\u202fPersonne&#8230; Tu entends\u2009?&#8230; Personne ne me traite de poule mouill\u00e9e\u2009! Et d\u2019ailleurs, je te l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, je ne suis pas encore mouill\u00e9.<br \/>\nVex\u00e9, je ne vois pas d\u2019autre issue que de me jeter \u00e0 l\u2019eau, litt\u00e9ralement. Finalement, elle est m\u00eame tr\u00e8s bonne. Question temp\u00e9rature, car question gout, l\u2019eau de mer c\u2019est quand m\u00eame vachement sal\u00e9.<br \/>\n\u2014\u202fAlors tu vois, il n\u2019y avait pas lieu de couiner comme un porcelet que l\u2019on va \u00e9gorger.<br \/>\n\u2014\u202fAttends un peu que je t\u2019attrape. On va voir qui va se mettre \u00e0 couiner.<br \/>\nJe m\u2019\u00e9lance vers elle avec la ferme intention de lui faire payer son affront, et \u00e9galement de prolonger nos \u00e9bats de la nuit. Mais chaque fois que je crois pouvoir l\u2019atteindre, elle s\u2019esquive \u00e0 la derni\u00e8re seconde, me laissant maladroitement m\u2019affaler dans les flots.<br \/>\nPuis, sans doute lass\u00e9e de ce petit jeu \u00e0 l\u2019issue trop pr\u00e9visible, c\u2019est elle qui se lance \u00e0 ma poursuite. Je n\u2019essaie m\u00eame pas de lui \u00e9chapper. Enlac\u00e9s dans l\u2019eau ti\u00e8de du lagon, nous faisons l\u2019amour sous le regard intrigu\u00e9 d\u2019un banc de petits poissons argent\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00c9puis\u00e9s, nous regagnons le rivage o\u00f9 nous attend l\u2019adolescente avec laquelle Pilane avait eu une prise de bec hier soir. Elle nous apporte des serviettes de bain et des v\u00eatements l\u00e9gers. Elle-m\u00eame porte juste une sorte de bikini dont le haut est un simple foulard nou\u00e9 autour de sa poitrine pour cacher des petits seins immatures.<br \/>\n\u2014\u202fMaman\u2009! Ton manque de pudeur me fait trop honte\u2009! \u00c0 cause de toi, je suis la ris\u00e9e de mes copines. Tu n\u2019es qu\u2019une \u00e9go\u00efste. Tu pourrais quand m\u00eame penser \u00e0 ce que je dois endurer, \u00e0 cause de tes&#8230; avec tous ces mecs&#8230; comme celui-l\u00e0.<br \/>\nElle prononce ces derniers mots avec, dans son regard dirig\u00e9 vers moi, tout le m\u00e9pris que ses treize ans peuvent contenir. Quoique durant une fraction de seconde, il me semble percevoir un clin d\u2019oeil avec un l\u00e9ger sourire vite r\u00e9prim\u00e9.<br \/>\n\u2014\u202fTynu\u00ef\u2009! Quand donc cesseras-tu de me ha\u00efr\u2009? Je sais bien que je ne suis pas une bonne m\u00e8re, mais je fais ce que je peux. J\u2019aimerais tellement que nos rencontres puissent se d\u00e9rouler de mani\u00e8re apais\u00e9e et non conflictuelle. Mais \u00e7a ne d\u00e9pend pas seulement de moi.<br \/>\n\u2014\u202fMais je ne te hais pas, maman\u2009! Seulement, \u00e0 chaque fois que tu d\u00e9barques ici, c\u2019est la m\u00eame chose\u2009: tu bois du krall et tu ne te contr\u00f4les plus. Tu te pavanes avec le dernier mec qui ne s\u2019est pas m\u00e9fi\u00e9 de toi et c\u2019est juste si tu ne le violes pas en public. J\u2019ai vu comment tu t\u2019y es prise avec&#8230; Bernard, hier soir. Si tu n\u2019as pas de respect pour ta propre fille, essaie au moins d\u2019en avoir un peu pour tes amants\u2009!<br \/>\nL\u00e0, je ne me sens pas vraiment concern\u00e9, m\u00eame si l\u2019on parle de moi. Je crois que je vais les laisser vider leur sac en priv\u00e9. Enfin, avec la veillance, le terme \u00ab\u202fen priv\u00e9\u202f\u00bb n\u2019a plus vraiment de sens, disons loin de mes oreilles. Je saisis les v\u00eatements que Tynu\u00ef a apport\u00e9s \u00e0 mon intention, ainsi qu\u2019une serviette de bain.<br \/>\n\u2014\u202fBon, je crois que vous avez beaucoup de choses \u00e0 vous dire. Je vais vous laisser tranquilles.<br \/>\nJ\u2019enfile juste le slip et m\u2019\u00e9loigne en serrant le reste des v\u00eatements sous le bras. J\u2019\u00e9tale la serviette \u00e0 une centaine de m\u00e8tres des deux femmes, \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un palmier pench\u00e9 vers l\u2019eau comme on en voyait sur les pubs des agences de voyages. Je m\u2019allonge et pousse un long soupir. Bon\u2009! Tant qu\u2019elles se chamaillent, je vais pouvoir \u00eatre tranquille.<br \/>\nBerc\u00e9 par le clapotis des vagues qui s\u2019\u00e9chouent sur la plage et le bruissement de la brise dans les palmes, je m\u2019assoupis rapidement.<\/p>\n<p>Je suis \u00e9tendu au pied de l\u2019ascenseur. La nuit est d\u00e9j\u00e0 tomb\u00e9e. Le ciel est couvert d\u2019\u00e9toiles, bien plus lumineuses que je ne les avais jamais vues. La Voie lact\u00e9e se d\u00e9tache particuli\u00e8rement, donnant l\u2019illusion qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un long nuage barrant le firmament. Une ombre allong\u00e9e se d\u00e9place lentement devant elle. Cette ombre se pare de volutes bleut\u00e9es. On dirait qu\u2019elles mangent l\u2019ombre, car celle-ci devient de plus en petite pour finalement disparaitre totalement. Vadina qui se tient \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s me dit que c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s beau. Elle me tend une gourde et me dit que je ne devrais pas m\u2019aventurer seul dans le d\u00e9sert sans boisson. Nous traversons le grand plateau d\u00e9sertique qui s\u00e9pare le volcan de la Fournaise de Huilet Ballicombe. Puis elle m\u2019intime fermement de la suivre, mais elle est maintenant Pilane, sa chevelure abondante s\u2019est raccourcie pour ne plus d\u00e9passer du cuir chevelu que de quelques millim\u00e8tres. Je l\u00e2che la gourde qui commence \u00e0 se vider sur le sol de lave, inondant rapidement tout le paysage jusqu\u2019\u00e0 l\u2019horizon. Un dauphin jaillit hors de l\u2019eau, mais au lieu d\u2019effectuer une courte trajectoire parabolique, il \u00e9carte ses nageoires qui se transforment en ailes comme celles des anges peuplant les mythes religieux de mon enfance. Le c\u00e9tac\u00e9 s\u2019envole alors majestueusement pour monter vers les nuages. Ceux-ci, des cumulus de bonne taille se transforment en un troupeau de moutons pr\u00eats \u00e0 \u00eatre tondus par une brise folle qui passait par l\u00e0. Sous la laine se cachaient des m\u00e9gapt\u00e8res, qui avaient trouv\u00e9 le subterfuge de se d\u00e9guiser en nuage, afin de partir \u00e0 la conqu\u00eate du ciel. Ils nagent en direction d\u2019une \u00e9toile teint\u00e9e d\u2019orange. De leurs nageoires pectorales surdimensionn\u00e9es s\u2019\u00e9gouttent des torrents d\u2019eau qui rejoignent la mer en vastes averses tropicales, dessinant de longs arcs-en-ciel sur leur passage.<\/p>\n<p>Je suis r\u00e9veill\u00e9 en sursaut par des gouttes sal\u00e9es qui m\u2019\u00e9claboussent le visage. J\u2019ouvre les yeux en prenant soin de les prot\u00e9ger par mon avant-bras. Je d\u00e9couvre Tynu\u00ef \u00e9brouant ses longs cheveux noirs au-dessus de moi en riant.<br \/>\n\u2014\u202fTynu\u00ef\u2009? C\u2019est toi\u2009? Ta m\u00e8re n\u2019est pas l\u00e0\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fPfff\u2009! Elle te manque d\u00e9j\u00e0\u2009?<br \/>\nExcellente question\u2009! Je ne sais pas si elle me manque d\u00e9j\u00e0, mais je ne peux nier que j\u2019ai vraiment appr\u00e9ci\u00e9 sa pr\u00e9sence cette nuit. Je ne pourrais pas en dire autant pour hier soir, mais d\u2019apr\u00e8s ce que disait Tynu\u00ef, elle n\u2019a ce comportement que lors de soir\u00e9es particuli\u00e8res. En tout cas, sur le Nisshin Maru, elle n\u2019avait jamais laiss\u00e9 paraitre cet aspect de sa personnalit\u00e9.<br \/>\n\u2014\u202fHein\u2009? Si elle me manque\u2009? Non&#8230; Enfin&#8230; Oui, un peu.<br \/>\n\u2014\u202fHa\u2009! Ha\u2009! Tu en es d\u00e9j\u00e0 tomb\u00e9 amoureux. Pauvre vieux\u2009! Tu verras\u2009: elle va t\u2019envouter jusqu\u2019\u00e0 ce que tu sois raide dingue d\u2019elle. Apr\u00e8s, elle te jettera comme une vieille serpill\u00e8re us\u00e9e.<br \/>\n\u2014\u202fTu es un peu dure envers ta m\u00e8re, tu ne trouves pas? Ce que tu dis l\u00e0 n\u2019est pas gentil pour elle, ni pour moi d\u2019ailleurs.<br \/>\n\u2014\u202fC\u2019est rien d\u2019autre que la v\u00e9rit\u00e9\u2009! Elle est comme \u00e7a avec tout le monde. T\u2019es pas le premier mec avec qui elle vient se pavaner ici et jamais avec deux fois le m\u00eame.<br \/>\n\u2014\u202fC\u2019est la vie qu\u2019elle a choisie. C\u2019est son probl\u00e8me, non\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fEt moi alors\u2009? Elle m\u2019a fait le coup \u00e0 moi aussi, cette salope\u2009! Elle joue \u00e0 la poup\u00e9e avec moi pendant quelques ann\u00e9es et apr\u00e8s, elle se tire comme si je n\u2019avais jamais exist\u00e9. Et je n\u2019ai m\u00eame pas de fr\u00e8res et soeurs.<br \/>\n\u2014\u202fJe ne sais pas quoi te dire. Elle a sans doute r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas faite pour cette vie-l\u00e0, pour \u00eatre m\u00e8re.<br \/>\n\u2014\u202fTu parles\u2009! Cette vie-l\u00e0, comme tu dis, elle l\u2019a choisie. Elle a suivi toutes les formations pour faire partie d\u2019un noeud matrimonial. Elle me met au monde et ensuite, elle s\u2019entiche d\u2019un ben\u00eat de m\u00e9canicien de passage. Depuis ce jour, elle n\u2019a plus dans la t\u00eate que les pistons des moteurs et ceux des mecs qui ont le malheur de passer un peu trop pr\u00e8s d\u2019elle. Ma m\u00e8re, c\u2019est rien qu\u2019une vieille&#8230; pute \u00e9go\u00efste.<br \/>\nLe mot pute, elle l\u2019a dit en fran\u00e7ais. Lors de mon r\u00e9veil dans Rama, Floanne avait incrust\u00e9 dans mon cerveau le terrien-homo, la langue commune \u00e0 la majorit\u00e9 des peuples du syst\u00e8me solaire. Elle y avait \u00e9galement ins\u00e9r\u00e9 la compr\u00e9hension de toutes les nuances s\u00e9mantiques des mots de cette langue et de ceux emprunt\u00e9s aux idiomes du pass\u00e9. Rien ne dit pourquoi c\u2019est du fran\u00e7ais que ce mot a \u00e9t\u00e9 repris, mais il est tr\u00e8s clair qu\u2019on ne l\u2019utilise que dans un sens extr\u00eamement p\u00e9joratif.<br \/>\n\u2014\u202fL\u00e0, franchement, tu exag\u00e8res\u2009! Tu ne peux pas parler ainsi de ta m\u00e8re, quel que soit ton ressentiment envers elle.<br \/>\n\u2014\u202fDes fois, je me demande si elle est vraiment ma m\u00e8re.<br \/>\n\u2014\u202fOooh\u2009! Crois-moi\u2009! Je n\u2019ai pas le moindre doute que tu sois bien la fille de ta m\u00e8re.<br \/>\nJe n\u2019aurais pas d\u00fb dire cela. Tynu\u00ef me jette un regard charg\u00e9 d\u2019\u00e9clairs destin\u00e9s \u00e0 me griller comme une vulgaire saucisse. J\u2019en ai marre d\u2019argumenter avec cette gamine. \u00c7a ne m\u00e8ne \u00e0 rien. En plus, je commence \u00e0 m\u2019\u00e9nerver. Si je vais rejoindre Pilane maintenant, je sens que \u00e7a finirait tr\u00e8s vite par une sc\u00e8ne. Je vais plut\u00f4t aller nager un moment pour me calmer.<br \/>\nSans un mot, je me l\u00e8ve et cours me jeter dans le lagon.<\/p>\n<p>Cette fois, je n\u2019ai pas h\u00e9sit\u00e9 avant de plonger dans les flots. Rapidement, je m\u2019\u00e9loigne du rivage comme pour mettre le plus de distance possible entre moi et ces femelles hyst\u00e9riques. Je n\u2019ai plus pied. Sous moi, le sable a fait place \u00e0 de gros rochers couverts d\u2019an\u00e9mones et de branches de corail multicolore. Toute une faune de poissons bigarr\u00e9s et de crustac\u00e9s nage de-ci de-l\u00e0, soit pour y chercher des proies inattentives, soit pour y trouver une protection contre les pr\u00e9dateurs.<br \/>\nJe n\u2019ai pas vraiment d\u2019exp\u00e9rience de plong\u00e9e en apn\u00e9e, n\u2019\u00e9tant jamais descendu plus bas que les quatre \u00e0 cinq m\u00e8tres des piscines publiques. Mais ce que je vois ici en dessous m\u2019attire irr\u00e9sistiblement. Lors de cours de natation, on m\u2019avait dit qu\u2019il \u00e9tait important de ne pas garder d\u2019air dans mes poumons, afin d\u2019\u00e9viter que la force d\u2019Archim\u00e8de ne s\u2019oppose \u00e0 mes efforts pour descendre. Mais par la suite, j\u2019ai appris que c\u2019\u00e9tait tout faux, parce qu\u2019avec les poumons vides, on ne peut \u00e9videmment pas emporter une quantit\u00e9 d\u2019oxyg\u00e8ne suffisante pour une apn\u00e9e de longue dur\u00e9e.<br \/>\nJe ne sais pas quelle est la profondeur \u00e0 cet endroit. J\u2019ai l\u2019impression de pouvoir toucher le corail rien qu\u2019en tendant le bras, mais je sais qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une illusion. La profondeur r\u00e9elle est plus importante, au moins trois \u00e0 quatre m\u00e8tres. Ce n\u2019est pas au-del\u00e0 de mes capacit\u00e9s. Apr\u00e8s quelques profondes inspirations, je m\u2019\u00e9lance vers les profondeurs toutes relatives de ce lagon \u00e0 grands coups de brasse de mes bras. L\u2019eau sal\u00e9e me brule les yeux, mais je m\u2019efforce de les garder ouverts. Tr\u00e8s vite, la pression de l\u2019eau s\u2019exerce sur mon corps. N\u2019y \u00e9tant pas habitu\u00e9, je commence \u00e0 angoisser, mais avec un effort de volont\u00e9, j\u2019en fais abstraction et continue ma descente. Bient\u00f4t, j\u2019atteins le fond et me mets \u00e0 \u00e9voluer parmi les poissons entre les blocs de corail. Je ne peux jouir du spectacle que durant quelques secondes, car je ne parviens presque plus \u00e0 retenir mon r\u00e9flexe respiratoire. Si je me mettais \u00e0 inspirer maintenant, ce serait la noyade assur\u00e9e et ce n\u2019est d\u00e9finitivement pas \u00e0 l\u2019ordre du jour. Il est imp\u00e9ratif que je rejoigne au plus vite la surface. Heureusement, la remont\u00e9e est plus facile que la descente. Une seule pens\u00e9e occupe tout le volume de mon cerveau\u2009: ne pas respirer avant d\u2019avoir \u00e9merg\u00e9 \u00e0 l\u2019air libre. Toutefois, un cliquetis rapide parvient \u00e0 effleurer ma conscience.<br \/>\nD\u00e8s que ma t\u00eate est hors de l\u2019eau, j\u2019aspire une grosse goul\u00e9e d\u2019air. Je ne crois pas que j\u2019aurais pu tenir une seconde de plus. Je suis \u00e9puis\u00e9. Je n\u2019aurais pas d\u00fb me lancer dans cette plong\u00e9e sans entrainement et surtout sans avoir pris le moindre petit-d\u00e9jeuner. Je risque l\u2019hypoglyc\u00e9mie. Il faut que je retourne rapidement vers le rivage.<br \/>\nEnviron 50 m\u00e8tres me s\u00e9parent de la plage. Heureusement, un l\u00e9ger courant favorable aide \u00e0 ma progression. Mais en aurais-je le temps\u2009? Je sens ma t\u00eate qui commence \u00e0 tourner. Je n\u2019ai qu\u2019une envie\u2009: me laisser aller, me reposer, m\u2019endormir. Par moment, je me laisse couler sous la surface. Mais les r\u00e9flexes de survie sont encore efficaces et me permettent \u00e0 chaque fois de rejoindre la surface pour respirer. Sous l\u2019eau, il y a toujours ce cliquetis. Sa fr\u00e9quence varie rapidement sans rythme pr\u00e9cis. Ce doit \u00eatre une sorte d\u2019hallucination auditive due \u00e0 l\u2019\u00e9puisement.<br \/>\nAu-dessous de moi, il y a de nouveau du sable, mais je n\u2019ai pas encore pied. Le fond doit se trouver \u00e0 un peu plus de deux m\u00e8tres de profondeur. Il me faut imp\u00e9rativement m\u2019approcher de la plage avant que je ne perde connaissance. Une fois de plus, je me laisse couler. Une fois de plus, je tente de remonter \u00e0 la surface. Mais je ne parviens pas \u00e0 maintenir ma t\u00eate hors de l\u2019eau. J\u2019avale une grosse tasse d\u2019eau sal\u00e9e qui va directement dans mes poumons. Cette fois, c\u2019est la fin, comme dans mon r\u00eave sur la plage de Singille. Il devait s\u2019agir d\u2019un r\u00eave pr\u00e9monitoire. Quel con\u2009! Faire un voyage de 500 ans vers le futur, avoir visit\u00e9 l\u2019int\u00e9rieur de Rama et l\u2019ile de la Fournaise pour finir noy\u00e9 dans un lagon perdu au coeur de l\u2019oc\u00e9an Indien, c\u2019est nul. Et qui va \u00e9crire le livre, dont j\u2019\u00e9tais cens\u00e9 \u00eatre l\u2019auteur, que m\u2019a remis Vadina\u2009?<br \/>\nR\u00e9sign\u00e9 \u00e0 mon sort, je me laisse glisser doucement vers le fond. Je sens mes pieds toucher le sable qui sera mon lit de mort. Il y a toujours ce cliquetis, de plus en plus rapide, de plus en plus fort. Tellement fort qu\u2019il me semble le ressentir directement dans mon corps.<br \/>\nDans une demi-inconscience, je per\u00e7ois une masse grise et effil\u00e9e qui fonce sur moi \u00e0 grande vitesse. L\u00e0, c\u2019est le pompon\u2009: non seulement je vais me noyer, mais j\u2019aurai encore le temps de me voir bouff\u00e9 par un requin.<br \/>\nAlors que je m\u2019imagine d\u00e9j\u00e0 sentir les m\u00e2choires du squale se refermer sur mes jambes, l\u2019animal se plaque sous mon corps et me pousse vers la surface. Ha\u2009! De l\u2019air\u2009! J\u2019essaie d\u2019aspirer \u00e0 fond, mais mes poumons sont remplis de flotte. Je suis pris de spasmes pulmonaires qui me permettent d\u2019\u00e9vacuer cette eau intruse. L\u2019oxyg\u00e8ne parvenant \u00e0 nouveau \u00e0 mon cerveau, je reprends progressivement mes esprits. Je m\u2019aper\u00e7ois que l\u2019animal que je prenais pour un requin est en r\u00e9alit\u00e9 un dauphin. Il y a une grosse entaille dans sa nageoire dorsale. Celui-ci s\u2019\u00e9vertue \u00e0 me maintenir la t\u00eate hors de l\u2019eau. Pour \u00e9viter de glisser continuellement sous la surface, je m\u2019accroche comme je peux au c\u00e9tac\u00e9. D\u00e8s que celui-ci r\u00e9alise que je ne risque plus de sombrer, il me ram\u00e8ne vers le rivage.<br \/>\nMaintenant, mes pieds trainent sur le sable. Je rel\u00e2che mon \u00e9treinte sur le delphinid\u00e9. Je devrais parvenir \u00e0 rejoindre le rivage sans son aide. Je ne voudrais pas qu\u2019il s\u2019\u00e9choue par ma faute. L\u2019animal me regarde d\u2019un oeil avec un regard que je ne sais interpr\u00e9ter. Pour lui manifester ma reconnaissance, je lui caresse le flanc. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il appr\u00e9cie ce geste. Je lui parle sans savoir s\u2019il peut me comprendre.<br \/>\n\u2014\u202fMerci\u2009! Sans toi, ma vie se terminait dans ce lagon. Heureusement que tu passais par l\u00e0. Le hasard fait bien les choses.<br \/>\nL\u2019animal me r\u00e9pond par une s\u00e9rie de sifflements ressemblant par moment \u00e0 des grincements qui sont ensuite traduits en terrien-homo.<br \/>\n\u2014\u202f\u00ab\u202fPonyo\u202f\u00bb\u00a0Le hasard n\u2019y est pas pour grand-chose. Depuis ton d\u00e9part de l\u2019ile de feu, je cherche \u00e0 attirer ton attention. J\u2019ai toujours tant voulu savoir \u00e0 quoi ressemble un singe qui vient de la Grande Pollution.<br \/>\n\u2014\u202fAh\u2009! Alors, c\u2019est toi la dauphine qui nous accompagne depuis l\u2019ile de la Fournaise?<br \/>\n\u2014\u202f\u00ab\u202fPonyo\u202f\u00bb\u00a0Oui\u2009! Mais je te trouve tr\u00e8s imprudent de plonger sans entrainement. Tu es toujours aussi incons\u00e9quent?<br \/>\n\u2014\u202fHeu&#8230; le simple fait de m\u2019\u00eatre lanc\u00e9 dans un tel voyage temporel est une sorte de r\u00e9ponse positive \u00e0 ta question, tu ne trouves pas?<br \/>\n\u2014\u202f\u00ab\u202fPonyo\u202f\u00bb\u00a0Peut-\u00eatre bien. Mais crois-moi&#8230;<br \/>\nLa dauphine s\u2019interrompt brusquement et se retourne pour s\u2019\u00e9loigner du rivage.<br \/>\n\u2014\u202f\u00ab\u202fPonyo\u202f\u00bb\u00a0Trop de singes dans les parages. Je reviendrai.<br \/>\nJ\u2019ai juste le temps de lui demander si elle \u00e0 un nom.<br \/>\n\u2014\u202fEst-ce que tu as un nom\u2009?<br \/>\n\u2014\u202f\u00ab\u202fPonyo\u202f\u00bb\u00a0Seuls les singes posent ce genre de question.<br \/>\nElle s\u2019\u00e9loigne rapidement. De la plage, des gens se jettent \u00e0 l\u2019eau pour me porter secours. Parmi eux, je crois reconnaitre Pilane et sa fille Tynu\u00ef. Ne pouvant plus trouver appui contre le dauphin, j\u2019ai de la peine \u00e0 me tenir debout. Ce serait trop b\u00eate de me noyer maintenant. Heureusement, Pilane me rejoint tr\u00e8s vite et me ram\u00e8ne vers la terre ferme.<br \/>\n\u2014\u202fBernard\u2009! Qu\u2019est-ce qui t\u2019a pris\u2009? Si tu voulais plonger, tu aurais d\u00fb demander une poche branchiale.<br \/>\nJe ne peux tout de m\u00eame pas lui dire que c\u2019\u00e9tait sa fille qui m\u2019avait \u00e9nerv\u00e9 et involontairement pouss\u00e9 \u00e0 me jeter \u00e0 l\u2019eau pour mettre un terme \u00e0 une conversation d\u00e9plaisante. Je ne veux pas mettre de l\u2019huile sur le feu de leurs relations d\u00e9j\u00e0 assez tendues.<br \/>\n\u2014\u202fJe ne sais pas. Mais heureusement que la dauphine \u00e9tait l\u00e0 pour me porter secours. Tu sais, celle qui nous suit depuis le d\u00e9but.<br \/>\n\u2014\u202fEh bien\u2009! Tu auras au moins pu faire sa connaissance.<br \/>\n\u2014\u202fOui. Mais lorsque vous \u00eates entr\u00e9s dans l\u2019eau pour venir me chercher, elle a pris peur et s\u2019est enfuie. J\u2019ai voulu lui demander si elle avait un nom et elle m\u2019a r\u00e9pondu que seuls les singes posaient ce genre de question. Je ne comprends pas ce qu\u2019elle voulait dire par l\u00e0.<br \/>\n\u2014\u202fParce qu\u2019une des caract\u00e9ristiques du mode de communication des dauphins est de commencer chacune de leurs paroles par une sorte de signature propre \u00e0 chaque individu. Mais on en reparlera une autre fois. Il te faut sortir d\u2019ici et te reposer.<br \/>\n\u2014\u202fOui. Et manger quelque chose. Je meurs de faim. Et aussi boire de l\u2019eau douce, j\u2019ai l\u2019impression d\u2019avoir aval\u00e9 un kilo de sel.<\/p>\n<p>Rassasi\u00e9, je me sens \u00e0 nouveau plein d\u2019\u00e9nergie. J\u2019ai envie de me balader, histoire de connaitre un peu mieux l\u2019ile sur laquelle nous faisons escale.<br \/>\n\u2014\u202fPilane\u2009? Je vais faire le tour de l\u2019ile. Tu viens avec moi\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fL\u00e0, maintenant\u2009? Mais il fait trop chaud. On le fera plus tard, quand le soleil sera moins haut. On en profitera pour admirer son coucher. Tu ne pr\u00e9f\u00e8res pas faire une petite sieste\u2009?<br \/>\nElle accompagne sa question en se collant tout contre moi et en me caressant la poitrine.<br \/>\n\u2014\u202fBen, c\u2019est que je ne suis pas fatigu\u00e9. J\u2019ai parfaitement r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 et je suis en pleine forme.<br \/>\n\u2014\u202fJustement\u2009! On n\u2019est pas oblig\u00e9 de dormir.<br \/>\nMais c\u2019est pas vrai\u2009? Elle ne pense qu\u2019\u00e0 \u00e7a\u2009! Remarque, je ne vois pas de raisons de me plaindre. Moi aussi, j\u2019aime beaucoup ce genre d\u2019activit\u00e9s et m\u00eame si physiquement elle n\u2019est pas mon type, elle fait tr\u00e8s bien l\u2019amour.<br \/>\n\u2014\u202fHmmm\u2009! Finalement, je crois que tu as raison. Une petite sieste me fera le plus grand bien.<\/p>\n<p>Nous avons fini par nous endormir. Mon sommeil est peupl\u00e9 de r\u00eaves m\u00e9langeant les \u00e9v\u00e8nements r\u00e9cents et des souvenirs du 20e si\u00e8cle. \u00c0 un moment, je vois un grand navire dans une mer grise agit\u00e9e. \u00c0 la poupe, il y a une rampe sur laquelle sont train\u00e9es une suite infinie de baleines de toutes esp\u00e8ces. C\u2019est un baleinier. Le nom du vaisseau est peint en couleur sang sur la coque. D\u2019abord, je ne parviens pas \u00e0 lire ce nom. Ce n\u2019est pas qu\u2019il soit \u00e9crit en trop petites lettres, c\u2019est comme si mon esprit se refusait \u00e0 le lire. Puis, d\u2019un coup, il est l\u00e0, clair, net, face \u00e0 ma conscience\u2009: Nisshin Maru\u2009! Sur la rampe, un dauphin, attach\u00e9 par la queue, se tortille pour essayer vainement de se lib\u00e9rer. Il pousse des cris d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s.<br \/>\n\u2014\u202f\u00ab\u202fPonyo\u202f\u00bb\u00a0Aide moi\u2009!<br \/>\n\u2014\u202f\u00ab\u202fPonyo\u202f\u00bb\u00a0Ne me laisse pas mourir\u2009!<br \/>\n\u2014\u202f\u00ab\u202fPonyo\u202f\u00bb\u00a0Viens me sauver\u2009!<br \/>\nJe me redresse brusquement en criant\u2009:<br \/>\n\u2014\u202fNonnnnn\u2009!<br \/>\nMon cri a r\u00e9veill\u00e9 Pilane.<br \/>\n\u2014\u202fQu\u2019est-ce qu\u2019il y a, mon coeur\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fRien. Juste un cauchemar.<br \/>\n\u2014\u202fTu veux m\u2019en parler\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fJ\u2019ai r\u00eav\u00e9 que notre bateau, le Nisshin Maru, \u00e9tait devenu un baleinier et que parmi les baleines qu\u2019il hissait pour les d\u00e9pecer, il y avait la dauphine qui vient de me sauver la vie. C\u2019\u00e9tait terrible\u2009!<br \/>\n\u2014\u202fComment sais-tu qu\u2019il s\u2019agissait bien d\u2019elle\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fJe l\u2019entends encore crier\u2009: \u00ab\u202fPonyo\u2009!\u202f\u00bb \u00ab\u202fPonyo\u2009!\u202f\u00bb C\u2019est avec ce mot qu\u2019elle commen\u00e7ait toutes ses phrases ce matin.<br \/>\n\u2014\u202fC\u2019est la traduction de sa signature. Pour nous, son nom est donc Ponyo. Si elle t\u2019a dit que seuls les singes posent ces questions, c\u2019est que pour les dauphins, le nom de l\u2019individu fait explicitement partie de la conversation. Pour eux, une telle question n\u2019a pas de sens.<br \/>\n\u2014\u202fMais alors, lorsque je m\u2019adresse \u00e0 elle, il faudrait que je commence toutes mes phrases par \u00ab\u202fBernard\u202f\u00bb\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fNon\u2009! Ce n\u2019est pas n\u00e9cessaire. Ta signature, la traduction de ton nom, est ajout\u00e9e si tes paroles sont traduites en langage dauphin. Mais il est probable qu\u2019elle ait directement compris tes mots en terrien-homo. Dans ce cas, elle sait qu\u2019une telle identification ne fait pas partie du message. Cela leur pose des difficult\u00e9s lorsqu\u2019il y a plusieurs humains \u00e0 proximit\u00e9. Leur cerveau n\u2019est pas configur\u00e9 pour discriminer les voix dans une conversation \u00e0 plusieurs interlocuteurs.<br \/>\n\u2014\u202fOh\u2009! C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019elle s\u2019est enfuie \u00e0 votre arriv\u00e9e sur la plage\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fEn partie. Il y a aussi que pour des dauphins sauvages, la physionomie humaine est assez effrayante.<br \/>\n\u2014\u202fTu veux dire que nous leur faisons la m\u00eame impression que si nous nous trouvions face \u00e0 un extraterrestre avec plein de tentacules\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fHa\u2009! Ha\u2009! Oui\u2009! C\u2019est une tr\u00e8s bonne analogie, car nos membres, surtout nos bras, leur apparaissent comme les tentacules des calmars g\u00e9ants, un de leurs pr\u00e9dateurs occasionnels.<br \/>\n\u2014\u202fMais alors, lorsque je me suis agripp\u00e9 \u00e0 elle, elle a d\u00fb faire preuve de beaucoup de courage pour surmonter cette peur atavique\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fPuisque Ponyo t\u2019a parl\u00e9 \u00e0 l\u2019aide d\u2019un connecteur, elle doit fr\u00e9quenter les humains depuis un certain temps d\u00e9j\u00e0. Et vu l\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019elle semble te porter, je ne pense pas que tu l\u2019aies r\u00e9ellement effray\u00e9e. Notre entr\u00e9e en nombre dans l\u2019eau \u00e9tait par contre trop pour elle. C\u2019est pourquoi elle s\u2019est enfuie.<br \/>\n\u2014\u202fProbablement, oui\u2009!<br \/>\nPilane marque une l\u00e9g\u00e8re pause avant de reprendre la parole.<br \/>\n\u2014\u202fMais je me demande bien ce qu\u2019elle peut te trouver.<br \/>\n\u2014\u202fSans doute que mon charme naturel op\u00e8re bien au-del\u00e0 de la barri\u00e8re des esp\u00e8ces. Ne serais-tu pas un peu jalouse\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fMoi\u2009? Jalouse\u2009? D\u2019une dauphine\u2009? Mais \u00e7a va pas\u2009? Bien s\u00fbr que non\u2009!<br \/>\nApparemment, l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019une concurrence sentimentale entre elle et un individu d\u2019une autre esp\u00e8ce ne lui \u00e9tait jamais venue \u00e0 l\u2019esprit. Je m\u2019amuse un peu de son indignation.<br \/>\n\u2014\u202fEt toi, d\u2019ailleurs\u2009: qu\u2019est-ce que tu me trouves \u00e0 moi, hein\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fBen&#8230; Heu&#8230; C\u2019est-\u00e0-dire que&#8230;<br \/>\nJe pourrais la confronter \u00e0 l\u2019id\u00e9e que je n\u2019\u00e9tais qu\u2019une proie qui passait \u00e0 sa port\u00e9e et qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait jet\u00e9e dessus par r\u00e9flexe.\u00a0 Mais non, je crois qu\u2019il vaut mieux que je m\u2019abstienne d\u2019une telle provocation. Je pr\u00e9f\u00e8re admettre qu\u2019il s\u2019agit effectivement de mon charme naturel. Je pose un doigt sur ses l\u00e8vres pour lui signifier de ne pas me r\u00e9pondre.<br \/>\n\u2014\u202fChut\u2009! N\u2019en dis pas plus. C\u2019est sans importance.<br \/>\nJe me lance dans une suite de caresses qui nous emporte l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a plus rien, ni espace, ni temps, rien que nous deux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je m\u2019attendais au pire lorsque, hier soir, Pilane m\u2019a entrain\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cart pour\u2026 consommer ce nouvel amour si fort qui nous unissait d\u00e9sormais. Enfin, c\u2019est ce qu\u2019elle disait. Donc, je m\u2019attendais au pire, du genre cuir, fouet et menottes, ce qui n\u2019est pas du tout mon approche des relations entre adultes. 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