{"id":526,"date":"2016-05-06T10:37:26","date_gmt":"2016-05-06T08:37:26","guid":{"rendered":"https:\/\/acratie.silicon-peace.com\/?page_id=526"},"modified":"2016-05-06T18:41:34","modified_gmt":"2016-05-06T16:41:34","slug":"7-cest-la-fete","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/romans\/lacratie-cest-assez\/7-cest-la-fete\/","title":{"rendered":"7 \u2013 C\u2019est la f\u00eate"},"content":{"rendered":"<p>Derri\u00e8re la for\u00eat des colonnes coralliennes, un chapelet d\u2019iles apparait \u00e0 l\u2019horizon. Pas de ces iles avec des montagnes escarp\u00e9es sur les flancs desquelles se cachent des singes g\u00e9ants. Non, juste de ces avortons d\u2019ilots qui se r\u00e9duisent \u00e0 un banc de sable blanc avec trois cocotiers dessus. On va y s\u00e9journer plusieurs jours. Je sens d\u00e9j\u00e0 que je vais m\u2019y ennuyer autant que sur ce rafiot.<br \/>\nBon, d\u2019accord, j\u2019exag\u00e8re un peu. Chacun de ces ilots fait plusieurs centaines de m\u00e8tres de long et ce sont de v\u00e9ritables for\u00eats qui poussent \u00e0 leur surface. Mais je ne suis pas s\u00fbr qu\u2019elles offrent beaucoup de distractions.<br \/>\nLe Nisshin Maru s\u2019engage dans une passe entre deux des ilots. Ses moteurs pouss\u00e9s \u00e0 fond, il doit lutter contre un fort courant contraire. Dans le cas pr\u00e9sent, la technologie vient finalement \u00e0 bout des forces de la nature. Nous entrons dans le lagon, la houle a compl\u00e8tement cess\u00e9. Ce lagon est immense. On n\u2019en voit pas l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9. Les seules indications que nous ne sommes pas face \u00e0 la haute mer sont l\u2019absence de houle et cette couleur si particuli\u00e8re des hautfonds, une sorte de sublime bleu laiteux, un peu comme celle d\u2019un schtroumpf qui serait tomb\u00e9 dans un bol de lait. Oui, voil\u00e0\u2009: couleur schtroumpf au lait\u2009! Un schtroumpf au lait, congel\u00e9 et embroch\u00e9 sur un b\u00e2ton de glace, ce doit \u00eatre d\u00e9licieux.<br \/>\nIl n\u2019y a pas de port qui permette au Nisshin Maru d\u2019accoster directement. Il n\u2019est pas question non plus de jeter l\u2019ancre dans le lagon. Laisser trainer une ancre sur le fond serait dommageable pour l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me. Le navire se dirige vers l\u2019une des colonnes coralliennes, moins nombreuses qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, mais bien pr\u00e9sentes, qui se dressent dans le lagon. Nous nous y amarrons aupr\u00e8s de quelques autres embarcations de diverses tailles, toutes plus petites que le Nisshin Maru.<br \/>\nLe soleil descend lentement vers l\u2019horizon ouest, cach\u00e9 par la v\u00e9g\u00e9tation de l\u2019ile la plus proche. Je croyais que nous irions \u00e0 terre d\u00e8s ce soir, mais il n\u2019y a aucune pr\u00e9paration pour mettre \u00e0 l\u2019eau une quelconque embarcation. Peut-\u00eatre que l\u2019on va finalement passer la nuit \u00e0 bord. Au fond, qu\u2019est-ce que \u00e7a change\u2009?<br \/>\nAccoud\u00e9 au bastingage, je jouis du spectacle offert par la grosse boule or et sang, orn\u00e9e d\u2019un d\u00e9grad\u00e9 subtil, allant de l\u2019orange au bleu profond du cr\u00e9puscule en passant par toutes les nuances de jaune, de vert et de turquoise, se cachant pudiquement derri\u00e8re le voile de dentelle sombre brod\u00e9 par la silhouette des palmiers. Alors que le soleil disparait, laissant sur la mer un long reflet couleur sang, je devine quelques formes sombres flottant \u00e0 la surface du lagon. On dirait de petites pirogues \u00e0 balancier. Je revois des images de vieux films d\u2019aventures marines o\u00f9 les courageux navigateurs sont accueillis par des nu\u00e9es de telles embarcations pleines d\u2019indig\u00e8nes, parfois cannibales.<br \/>\nMais ces embarcations-ci sont vides. Elles se d\u00e9placent toutes seules. Je m\u2019en \u00e9tonne, comme si j\u2019avais oubli\u00e9 que je vivais maintenant dans une \u00e9poque o\u00f9 les objets ont acquis une r\u00e9elle autonomie, si ce n\u2019est une \u00e9bauche de personnalit\u00e9 comme les v\u00e9los de Rama.<br \/>\nLes pirogues s\u2019immobilisent contre la coque du Nisshin Maru. Des \u00e9chelles de corde sont lanc\u00e9es du pont vers les barques fant\u00f4mes. Je m\u2019attends presque \u00e0 voir des squelettes arm\u00e9s jusqu\u2019aux dents, monter \u00e0 l\u2019abordage, sous un p\u00e2le rayon lunaire. Fascin\u00e9, je ne r\u00e9agis pas lorsque les membres de l\u2019\u00e9quipage commencent \u00e0 descendre le long des \u00e9chelles. Il faut que Tong m\u2019interpelle pour que je sorte de ma torpeur.<br \/>\n\u2014\u202fH\u00e9\u2009! Bernard\u2009! Tu tiens \u00e0 rester seul \u00e0 bord\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fNon, non\u2009! J\u2019arrive\u2009!<\/p>\n<p>Les pirogues nous transportent rapidement vers le rivage. La v\u00e9g\u00e9tation couvrant l\u2019ilot se profile comme des ombres chinoises devant les derni\u00e8res lueurs du cr\u00e9puscule. Des lumi\u00e8res jaune-orang\u00e9 tremblotent dans les arbres, des torches probablement. En tendant l\u2019oreille, je per\u00e7ois, par-dessus le clapotis des vagues, le rythme lancinant de tamtams. Les habitants de cette ile auraient-ils r\u00e9ussi \u00e0 pr\u00e9server leur culture des rouleaux compresseurs de la civilisation occidentale et de celle de l\u2019Acratie\u2009? \u00c0 moins qu\u2019il ne s\u2019agisse que d\u2019un d\u00e9cor folklorique pour touristes en mal d\u2019exotisme.<br \/>\nLa for\u00eat baigne \u00e9galement dans une faible lueur bleut\u00e9e, \u00e0 peine perceptible, comme si la lune \u00e9tait descendue s\u2019y cacher. Au premier abord, j\u2019ai pens\u00e9 qu\u2019il s\u2019agissait du reflet des torches sur les arbres, mais \u00e7a ne colle pas\u2009: le reflet devrait \u00eatre orang\u00e9, pas bleut\u00e9. Cette double illumination me fait un effet bizarre. Il y a la couleur chaude jaune-orang\u00e9 qui semble rassurante, accueillante et l\u2019autre froide, qui me demande ce que je peux bien vouloir en venant ici, dans cet endroit qui n\u2019est pas fait pour moi. Ah non\u2009! je ne vais pas recommencer. Les lieux n\u2019ont pas d\u2019opinion sur les \u00eatres qui viennent \u00e0 y passer. Ils peuvent \u00e9ventuellement souffrir des d\u00e9pr\u00e9dations que les visiteurs pourraient leur occasionner, sans plus. Ce n\u2019est que dans les romans fantastiques que certains lieux empreints de magie parviennent \u00e0 d\u00e9velopper une \u00e2me. Mais je ne suis pas dans le r\u00eave farfelu ou tout au moins utopique d\u2019un auteur \u00e0 l\u2019imagination exacerb\u00e9e. Ce que je vis actuellement est on ne peut plus r\u00e9el, m\u00eame si, du point de vue de mes contemporains de 1999, il ne s\u2019agisse que de l\u2019une des infinies potentialit\u00e9s d\u2019avenir. Alors pour l\u2019instant, je vais r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019appel chaleureux des torches, et pis c\u2019est tout\u2009!<br \/>\nDans un synchronisme parfait, les pirogues terminent leur course en enfon\u00e7ant leur proue dans le sable de la plage. Alors que nous mettons pied \u00e0 terre, une bande de gamins, filles et gar\u00e7ons, \u00e2g\u00e9s de six \u00e0 dix ans, court dans notre direction. Je m\u2019attends \u00e0 ce qu\u2019ils nous offrent des colliers de fleurs, mais il n\u2019en est rien. Ils se contentent de nous accueillir \u00e0 grand renfort de cris joyeux tout en formant une longue farandole. Continuant \u00e0 tourner autour de nous, ils nous poussent insensiblement en direction de la for\u00eat, vers un chemin qui s\u2019enfonce sous les arbres, l\u00e0 d\u2019o\u00f9 provient la lueur des torches.<br \/>\nNous traversons la for\u00eat, d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s sombre, sur une centaine de m\u00e8tres. On distingue \u00e0 peine les troncs les uns des autres, si ce n\u2019est ceux qui se d\u00e9tachent en silhouette devant les feux vers lesquels nous nous dirigeons. J\u2019ai la vague impression que certains arbres sont plus clairs que les autres, baignant dans cette lueur bleut\u00e9e que j\u2019avais per\u00e7ue avant de d\u00e9barquer.<br \/>\nToujours entour\u00e9s des enfants braillards, nous d\u00e9bouchons dans une vaste clairi\u00e8re dans laquelle se dresse une dizaine de grandes huttes de bois, ou de ce qui ressemble \u00e0 du bois. Tout le village est \u00e9clair\u00e9 par de grandes torches fix\u00e9es \u00e0 hauteur d\u2019homme sur de grandes piques. En fait de torches, si \u00e0 premi\u00e8re vue elles semblent \u00eatre de vraies torches brulant une quelconque r\u00e9sine locale, je remarque tr\u00e8s vite qu\u2019il s\u2019agit en fait de lampes banalement contemporaines, mais anim\u00e9es de variations d\u2019\u00e9clat et de couleur simulant le feu de mani\u00e8re cr\u00e9dible. Si on ne les regarde pas directement, l\u2019illusion est parfaite. Au centre du village, brule un grand feu de joie. Il s\u2019agit cette fois de vraies flammes qui consument de vraies buches. Toute la population du village est r\u00e9unie autour du feu. Je crois m\u00eame qu\u2019il y a ici bien plus de monde que n\u2019en peut abriter le petit nombre de huttes ici pr\u00e9sentes. \u00c0 moins que, comme un peu partout ailleurs sur la plan\u00e8te, les gens vivent dans des habitations sous la surface. En passant devant une porte entrouverte, je jette un rapide coup d\u2019oeil \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. J\u2019y d\u00e9couvre un appartement tout \u00e0 fait conventionnel, auquel ne manque m\u00eame pas son paysageur. Ce dernier repr\u00e9sente une vue de montagnes enneig\u00e9es. Ceux qui vivent ici doivent sans doute r\u00eaver de balades exotiques. Les habitants vivent donc bien dans ces constructions dont l\u2019aspect ext\u00e9rieur n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un artifice pour touristes en mal d\u2019authenticit\u00e9. Dans ce cas, il est tr\u00e8s probable que tous les gens r\u00e9unis ici vivent sur d\u2019autres ilots de l\u2019atoll.<br \/>\nDe part et d\u2019autre du brasier sont dress\u00e9es des broches sur lesquelles r\u00f4tissent de grands poissons avec un tr\u00e8s long bec\u2009: des espadons, si je ne me trompe.<br \/>\nDerri\u00e8re le feu a \u00e9t\u00e9 dress\u00e9e une sc\u00e8ne sur laquelle un orchestre de percussions est en train de se produire, sous le regard excit\u00e9 de nombreux adolescents. Les adultes ne pr\u00eatent aucune attention \u00e0 l\u2019orchestre. Ils semblent nous attendre. Une femme s\u2019\u00e9carte du groupe et vient \u00e0 notre rencontre. D\u2019un geste, elle intime aux enfants de s\u2019\u00e9carter. Sans attendre, ceux-ci se dispersent et disparaissent dans les maisons.<br \/>\n\u2014\u202fSoyez les bienvenus. Cela nous fait tr\u00e8s plaisir de vous accueillir une fois de plus parmi nous.<br \/>\nTong s\u2019avance vers elle.<br \/>\n\u2014\u202fMerci Gania\u2009! Et merci \u00e0 vous toutes et tous pour votre accueil toujours aussi chaleureux. Je constate avec plaisir que le cyclone Sonya n\u2019a pas provoqu\u00e9 les d\u00e9g\u00e2ts annonc\u00e9s.<br \/>\n\u2014\u202fNon. Heureusement, il est pass\u00e9 plus au nord. Il a provoqu\u00e9 quelques d\u00e9g\u00e2ts mat\u00e9riels sur les chantiers de Nazarettebanque, mais tout le personnel, humain et c\u00e9tac\u00e9, a \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9 \u00e0 temps. Il n\u2019y a pas eu de victimes.<br \/>\n\u2014\u202fOui. Je l\u2019ai appris avec soulagement. Nous allons d\u2019ailleurs y passer. C\u2019est notre prochaine \u00e9tape.<br \/>\n\u2014\u202fBien\u2009! Assez parl\u00e9 des malheurs de ce monde. Installez-vous pr\u00e8s du feu. Les chefs auront bient\u00f4t termin\u00e9 leurs pr\u00e9paratifs.<br \/>\n\u00c0 ce moment, les deux groupes se disloquent et chacun fait un signe \u00e0 quelqu\u2019un de l\u2019autre groupe. Les conversations s\u2019engagent ici et l\u00e0, cr\u00e9ant une multitude de petits univers coup\u00e9s les uns des autres. Ne connaissant personne sur cette ile, je me retrouve seul, ignor\u00e9 de tous, si ce n\u2019est quelques regards curieux, mais furtifs. Bah\u2009! Le probl\u00e8me, ce n\u2019est pas l\u2019indiff\u00e9rence des autres, c\u2019est juste mon inaptitude \u00e0 \u00e9tablir des contacts sociaux. J\u2019ai l\u2019habitude. Je n\u2019ai qu\u2019\u00e0 m\u2019installer quelque part, un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Il finira bien par y avoir quelqu\u2019un qui prendra l\u2019initiative de venir entamer la conversation.<br \/>\nJe m\u2019installe dans une sorte de petit pouf \u00e0 deux m\u00e8tres du brasier, laissant mon regard se perdre dans les flammes. C\u2019est le premier vrai feu que je vois depuis mon arriv\u00e9e au 26e si\u00e8cle. Partout ailleurs, enfin dans Rama et l\u2019ile de la Fournaise, il y avait un tabou concernant la combustion de compos\u00e9s carbon\u00e9s g\u00e9n\u00e9rateur de CO2. Ce tabou ne semble pas avoir prise sur les habitants de Coco\u00efllande. Je suis curieux de comprendre pourquoi. Il faudra que je me renseigne. Je pourrais interroger le R\u00e9seau par l\u2019interm\u00e9diaire de Jimini, mon mentor, mais je l\u2019ai laiss\u00e9 prendre la poussi\u00e8re sur le Nisshin Maru. Moi, le CO2, quand je regarde s\u2019\u00e9lever les flammes d\u2019un feu, je m\u2019en moque compl\u00e8tement. Le CO2, on ne le voit pas. Il serait stupide de m\u2019en pr\u00e9occuper, alors que les brindilles incandescentes, emport\u00e9es par le flux ascendant des gaz surchauff\u00e9s, suscitent en moi un \u00e9merveillement issu de la nuit des temps, lorsque des millions d\u2019ann\u00e9es dans le pass\u00e9, nos anc\u00eatres hominid\u00e9s \u00e9taient, pour la premi\u00e8re fois, confront\u00e9s \u00e0 des feux de savane.<br \/>\nMais je n\u2019ai pas le temps de contempler les flammes bien longtemps. Noul, le mousse, vient s\u2019installer dans le pouf situ\u00e9 \u00e0 ma gauche.<br \/>\n\u2014\u202fBonsoir Bernard, je ne te d\u00e9range pas\u2009?<br \/>\nNon, il ne me d\u00e9range pas. Je suis au contraire heureux que quelqu\u2019un se joigne \u00e0 moi. Mais j\u2019ai envie de le charrier un peu.<br \/>\n\u2014\u202fNon, non\u2009! Installe-toi\u2009! Mais\u2009? Tu ne devrais pas \u00eatre aux fourneaux, l\u00e0\u2009? C\u2019est qu\u2019il commence \u00e0 faire faim. Tu ne peux pas nous laisser mourir d\u2019inanition\u2009! C\u2019est contraire \u00e0 toute \u00e9thique gastronomique.<br \/>\nIl ne se laisse pas d\u00e9monter.<br \/>\n\u2014\u202fSi\u2009! Si\u2009! C\u2019est d\u00e9lib\u00e9r\u00e9\u2009! Vous, les vieux, vous bouffez beaucoup trop. Tu t\u2019es vu avec ta bedaine naissante? Un petit r\u00e9gime ne pourra que te faire du bien.<br \/>\n\u2014\u202fHa\u2009! Ha\u2009! T\u2019as peut-\u00eatre pas tout \u00e0 fait tort. Mais \u00e7a m\u2019\u00e9tonnerait que le poisson qui est en train de griller l\u00e0 me fasse grossir.<br \/>\n\u2014\u202fLe poisson, non. Mais ce que l\u2019on va nous servir avec, c\u2019est autre chose. Crois-moi\u2009! Tu ferais bien de ne pas en abuser.<br \/>\nUne voix f\u00e9minine vient se m\u00ealer \u00e0 la conversation. C\u2019est celle de Pilane.<br \/>\n\u2014\u202fN\u2019\u00e9coute pas ce que raconte ce morveux\u2009! Il est juste jaloux que ce ne soit pas lui qui nous r\u00e9gale ce soir. Je peux m\u2019installer pr\u00e8s de vous\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fHeu\u2026 Oui. Bien s\u00fbr\u2009!<br \/>\nPilane pousse le pouf situ\u00e9 \u00e0 ma droite pour le coller tout contre le mien.<br \/>\n\u2014\u202fOn sera mieux comme \u00e7a, tu ne trouves pas?<br \/>\n\u2014\u202fSi tu le dis.<br \/>\nPilane, c\u2019est pas que je la trouve moche. Elle serait m\u00eame assez jolie, mais c\u2019est juste qu\u2019elle n\u2019est pas mon genre. Les grandes, muscl\u00e9es, avec des cheveux coup\u00e9s en brosse d\u2019\u00e0 peine trois millim\u00e8tres de long, je suis d\u00e9sol\u00e9, elles ne m\u2019excitent pas. Et l\u00e0, je la trouve un peu trop entreprenante. Mais je n\u2019ai pas le courage de la repousser. Heureusement que Noul est l\u00e0. \u00c7a devrait ralentir ses ardeurs.<br \/>\nC\u2019est l\u2019instant que choisit Noul pour se lever.<br \/>\n\u2014\u202fJe vais aller plus pr\u00e8s de la sc\u00e8ne. Je la kiffe \u00e0 mort, cette zique. Allez\u2009! Amusez-vous bien, les amoureux\u2009!<br \/>\nC\u2019est pas vrai. Il m\u2019abandonne \u00e0 mon sort. Il faut absolument que je tente quelque chose. Je feins l\u2019indignation et prends Pilane \u00e0 t\u00e9moin.<br \/>\n\u2014\u202fNon, mais\u2009! Tu l\u2019entends\u2009! Les amoureux\u2009? Mais qu\u2019est-ce qu\u2019il va imaginer l\u00e0\u2009?<br \/>\nPilane n\u2019entre pas dans mon jeu. Au contraire, elle se penche vers moi et s\u2019appuie sur mes bras, m\u2019emp\u00eachant ainsi de me d\u00e9gager et me regarde droit dans les yeux. Je me sens comme une tortue tomb\u00e9e sur le dos et coinc\u00e9e sous une grosse pierre. Je n\u2019ai aucun espoir de parvenir \u00e0 lui \u00e9chapper.<br \/>\n\u2014\u202fPourquoi\u2009? Tu n\u2019es pas amoureux\u2009?<br \/>\nElle ne me laisse le temps, ni de r\u00e9agir, ni de protester. Elle se met \u00e0 me rouler une pelle, douce, mais ferme. Au d\u00e9but, j\u2019essaie de r\u00e9sister, mais je r\u00e9alise rapidement que, ma foi, j\u2019aime assez sa fa\u00e7on de m\u2019embrasser. Et puis, m\u00eame si elle n\u2019est pas repr\u00e9sentative des femmes qui peuplent mes fantasmes, je ne dirais pas non \u00e0 une aventure qui me fasse un peu oublier la solitude et l\u2019ennui que je ressens depuis que j\u2019ai quitt\u00e9 la Fournaise.<br \/>\nVaincu, je me d\u00e9tends et r\u00e9ponds avec ma langue aux sollicitations de la sienne.<br \/>\nSon baiser s\u2019\u00e9ternise et elle n\u2019a pas l\u2019air de vouloir rel\u00e2cher son \u00e9treinte. Mon champ visuel se r\u00e9sume \u00e0 son cr\u00e2ne presque ras\u00e9, que je vois flou, car il se trouve \u00e0 seulement quelques centim\u00e8tres de mon oeil droit. Le gauche a un peu plus de chance. Il peut apercevoir les flammes qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent dans le ciel envoyant des \u00e9tincelles dor\u00e9es s\u2019unir \u00e0 celles qui scintillent sur le firmament depuis toujours. Je ne vois rien d\u2019autre, mais je peux imaginer les regards de la foule dirig\u00e9s vers le spectacle que nous lui offrons. J\u2019essaye d\u2019abord timidement, puis avec un peu plus d\u2019insistance de me d\u00e9gager de ses bras puissants, en vain.<br \/>\nC\u2019est la voix synth\u00e9tique d\u2019un robot qui vient m\u2019apporter un espoir de salut.<br \/>\n\u2014\u202fPardonnez-moi d\u2019interrompre vos \u00e9bats biologiques, mais nous allons bient\u00f4t commencer \u00e0 servir. D\u00e9sirez-vous que je vous installe une table pour que vous puissiez manger tranquillement ici ou envisagez-vous de rejoindre les autres au buffet que nous avons dress\u00e9 l\u00e0-bas\u2009?<br \/>\nAu buffet, bien s\u00fbr\u2009! C\u2019est ma seule chance d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cette mante qui a jet\u00e9 son d\u00e9volu sur moi. Mais je n\u2019ai pas le temps d\u2019\u00e9mettre le moindre son, car Pilane m\u2019a devanc\u00e9.<br \/>\n\u2014\u202fNous mangerons ici. Nous aurons bien le temps de socialiser un autre jour. N\u2019est-ce pas, Bernard\u2009!?<br \/>\nSon \u00ab\u202fn\u2019est-ce pas\u202f\u00bb n\u2019\u00e9tait pas une question, mais l\u2019affirmation claire et d\u00e9finitive que mon avis ne l\u2019int\u00e9ressait pas le moins du monde, que j\u2019\u00e9tais devenu sa chose et qu\u2019il serait inutile de ma part de chercher \u00e0 lui r\u00e9sister.<br \/>\n\u2014\u202fBen\u2026 Heu\u2026 Je\u2026<br \/>\nElle me jette un regard que je ne parviens pas \u00e0 d\u00e9crire avec des mots. Nous serions dans un dessin anim\u00e9 de Tex Avery, ses yeux jetteraient tout autant des coeurs palpitants que des poignards effil\u00e9s. Et des petits lapins roses aussi. \u00c7a ne fait plus aucun doute\u2009: je ne parviendrai pas \u00e0 lui \u00e9chapper, tant que nous ne serons pas arriv\u00e9s \u00e0 Sinmandrille.<br \/>\nLe robot revient et dispose une petite table entre nos deux poufs, maintenant Pilane momentan\u00e9ment \u00e0 distance. Je devrais en profiter pour m\u2019\u00e9chapper. Mais pour aller o\u00f9\u2009? Je suis coinc\u00e9 sur cette ile. Je suis coinc\u00e9 sur cet oc\u00e9an. Ma seule porte de salut est le futur accostage du Nisshin Maru en M\u00e9diterran\u00e9e dans quelques mois et durant tout ce temps, Pilane sera \u00e0 bord aussi.<br \/>\nJe pourrais aller chercher de l\u2019aide aupr\u00e8s de Tong. Mais bon, je vois assez la sc\u00e8ne\u2009:<br \/>\n<i>\u2014\u202fTong\u2009! Tong\u2009! Au secours\u2009! C\u2019est Pilane\u2009! Elle fait rien que m\u2019emb\u00eater\u2009! Elle en veut \u00e0 mon innocence\u2009!<\/i><br \/>\nJ\u2019entends d\u00e9j\u00e0 sa r\u00e9ponse\u2009:<br \/>\n<i>\u2014\u202fAllons Bernard\u2009! Tu es grand maintenant. Tu es capable de te d\u00e9fendre tout seul.<\/i><br \/>\nJe serais la ris\u00e9e de la foule. Au mieux, ils croiraient que je joue un r\u00f4le dans un spectacle-surprise ou un truc du genre. Pour l\u2019instant, il faut que je fasse profil bas. Plus tard, j\u2019en parlerai \u00e0 Jimini. Il pourra surement me donner quelques conseils utiles. Houla\u2009! Voil\u00e0 que j\u2019en viens \u00e0 appeler mon mentor \u00e0 l\u2019aide. Ma situation doit vraiment \u00eatre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e.<br \/>\n\u2014\u202f\u00c0 quoi tu penses, Bernard\u2009? Tu as l\u2019air soucieux.<br \/>\nJe devrais lui dire que je ne suis pas vraiment enthousiaste, mais les mots peinent \u00e0 sortir de ma bouche.<br \/>\n\u2014\u202fBen&#8230; C\u2019est \u00e0 dire que\u2026 tout \u00e7a\u2026 C\u2019est\u2026 Comment dire\u2009? Heu&#8230; Un peu brusque.<br \/>\n\u2014\u202fBrusque\u2009? Oh\u2009! Je t\u2019ai brusqu\u00e9, mon petit canard\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fNon\u2026 heu\u2026 je voulais dire\u2026 heu\u2026 rapide.<br \/>\n\u2014\u202fRapide\u2009? Mais \u00e7a fait des jours que tu me tournes autour et que tu ne parviens pas \u00e0 te d\u00e9cider. Tu sais\u2009: les parades nuptiales, c\u2019est bon pour les oiseaux. Nous les humains, on est cens\u00e9s avoir d\u00e9pass\u00e9 ces comportements primaires. Et puis la vie est courte, il ne faut pas la gaspiller. Si deux \u00eatres ressentent une attirance r\u00e9ciproque, il n\u2019y a aucune raison de ne pas se laisser aller \u00e0 ses plus profonds instincts.<br \/>\n\u2014\u202fBen\u2026 J\u2019allais justement\u2026<br \/>\nJ\u2019allais lui dire que, justement, l\u2019attirance qu\u2019elle ressentait pour moi n\u2019\u00e9tait pas vraiment r\u00e9ciproque, mais elle ne m\u2019en laisse pas le temps.<br \/>\n\u2014\u202fTu allais justement me d\u00e9clarer ta flamme. Comme c\u2019est romantique\u2009!<br \/>\nLe robot est de retour et nous apporte un plat contenant des morceaux de poisson dispos\u00e9s sur un lit de feuilles d\u2019algues de diff\u00e9rentes couleurs. Il s\u2019en d\u00e9gage un fumet vraiment tr\u00e8s app\u00e9tissant. Mais je n\u2019ai pas faim. Ce qui est en train de se passer me coupe l\u2019envie de manger. Je vais toutefois faire un effort, car si Pilane s\u2019aper\u00e7oit de mon manque d\u2019app\u00e9tit, elle va encore mettre \u00e7a sur le compte de l\u2019amour fou que j\u2019\u00e9prouverais pour elle.<\/p>\n<p>Durant tout le repas, elle me parle avec enthousiasme des premiers moments o\u00f9 elle s\u2019est aper\u00e7ue de l\u2019int\u00e9r\u00eat que je lui porte, comment elle a vu l\u2019amour se d\u00e9velopper en moi. Comme pr\u00e9vu, elle se rend compte de mon petit app\u00e9tit et de mon manque de r\u00e9pondant \u00e0 ses sollicitations. Elle met cela sur le compte de mon \u00e9tat amoureux et me dit que \u00e7a va me passer, que je n\u2019ai pas \u00e0 m\u2019en faire.<br \/>\nPourtant, par moment, c\u2019est elle qui devient soudain absente, le regard perdu en direction du groupe d\u2019adolescents qui dansent devant l\u2019orchestre. Puis elle est de nouveau l\u00e0, me disant comme le hasard a bien fait les choses pour que nous puissions nous rencontrer. La premi\u00e8re fois, je n\u2019y pr\u00eate aucune attention, mais ces instants se r\u00e9p\u00e8tent \u00e0 intervalles de plus en plus courts et son regard, d\u2019abord vide, devient de plus en plus insistant. On dirait qu\u2019elle observe quelqu\u2019un en particulier. Je ne vais pas lui demander de d\u00e9tails, elle pourrait prendre cela pour une manifestation d\u2019int\u00e9r\u00eat pour sa personne et je ne veux surtout pas la laisser croire \u00e7a.<br \/>\nSoudain, Pilane se l\u00e8ve d\u2019un air d\u00e9cid\u00e9.<br \/>\n\u2014\u202fAttends-moi l\u00e0\u2009! Je reviens. Je voudrais te pr\u00e9senter quelqu\u2019un.<br \/>\nMoi, du moment qu\u2019elle me l\u00e2che les baskets ne serait-ce qu\u2019une minute, je suis bien content. C\u2019est pas moi qui vais la retenir.<br \/>\nElle se dirige d\u2019un pas d\u00e9cid\u00e9 vers les danseurs et interpelle une jeune fille qui n\u2019a pas l\u2019air d\u2019avoir plus de treize ou quatorze ans. Celle-ci n\u2019a pas l\u2019air tr\u00e8s heureuse de cette intrusion. Une discussion anim\u00e9e s\u2019engage entre Pilane et la jeune fille. Je n\u2019entends pas leurs paroles, leurs voix \u00e9tant couvertes par la musique. \u00c0 un moment, Pilane fait un geste dans ma direction, comme pour me d\u00e9signer \u00e0 l\u2019autre. Celle-ci ne montre aucun int\u00e9r\u00eat et ne regarde m\u00eame pas dans ma direction. Au contraire, elle semble s\u2019\u00e9nerver encore plus, puis brusquement, tourne les talons et s\u2019\u00e9loigne en courant en direction de la for\u00eat. Deux jeunes gar\u00e7ons vont la rejoindre.<br \/>\nPilane revient vers moi, assez \u00e9nerv\u00e9e.<br \/>\n\u2014\u202fAh\u2009! Je te jure\u2009! Faites des gosses\u2009!<br \/>\nQuoi\u2009? Pilane serait la m\u00e8re de cette jeune fille\u2009?<br \/>\n\u2014\u202fC\u2019est ta fille\u2009? Mais je croyais que les parents devaient s\u2019occuper en priorit\u00e9 de leurs enfants par rapport \u00e0 toute autre activit\u00e9.<br \/>\n\u2014\u202fTu me vois passer tout mon temps avec cette peste\u2009?<br \/>\nJe me garde bien de r\u00e9pondre. Mais je me demande bien qui des deux est la v\u00e9ritable peste.<br \/>\n\u2014\u202fViens, Bernard\u2009! Allons ailleurs.<br \/>\nJe vois tr\u00e8s bien ce qu\u2019elle veut faire une fois ailleurs. Mais dans son \u00e9tat, elle risque de me massacrer sans m\u00eame s\u2019en rendre compte. Je ne dois pas y aller.<br \/>\n\u2014\u202fNon\u2009! Je pr\u00e9f\u00e8re rester ici. Il fait bon et la musique me plait beaucoup. J\u2019ai encore envie de l\u2019\u00e9couter.<br \/>\n\u2014\u202fViens, je te dis\u2009!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Derri\u00e8re la for\u00eat des colonnes coralliennes, un chapelet d\u2019iles apparait \u00e0 l\u2019horizon. 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