{"id":494,"date":"2016-05-03T10:00:16","date_gmt":"2016-05-03T08:00:16","guid":{"rendered":"https:\/\/acratie.silicon-peace.com\/?page_id=494"},"modified":"2016-05-03T11:21:30","modified_gmt":"2016-05-03T09:21:30","slug":"prologue","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/romans\/confederatio-acraticae\/prologue\/","title":{"rendered":"Prologue"},"content":{"rendered":"<p>J\u2019arrive \u00e0 l\u2019a\u00e9rodrome de Hans D\u00e9jeuner bien assez t\u00f4t, plus de deux heures avant le d\u00e9part du dirigeable. Un v\u00e9lo bien motiv\u00e9 est un moyen de transport tr\u00e8s efficace.<br \/>\nEn temps normal, je veux dire \u00e0 mon \u00e9poque, en 1999, ce temps aurait \u00e9t\u00e9 occup\u00e9 par une quantit\u00e9 de d\u00e9marches inutiles telles que, enregistrement des bagages, contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9 en vue de l\u2019\u00e9tablissement de la carte d\u2019embarquement, interrogatoire concernant la personne qui a fait le bagage et savoir si on a dormi avec ledit bagage, contr\u00f4le de s\u00e9curit\u00e9 et \u00e0 nouveau contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9, avant de finalement pouvoir monter \u00e0 bord apr\u00e8s un contr\u00f4le de la carte d\u2019embarquement accompagn\u00e9 d\u2019un \u00e9ventuel dernier contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9. Chaque \u00e9tape \u00e9tant bien \u00e9videmment pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019un poirotage rituel dans une file d\u2019attente.<br \/>\nIci, il me suffit de d\u00e9poser sans autre forme de proc\u00e8s mon bagage sur un tapis roulant et d\u2019attendre que le dirigeable soit pr\u00eat pour l\u2019embarquement. \u00c7a me laisse du temps pour prendre un bon p\u2019tit d\u00e9j au restaurant de l\u2019a\u00e9rogare.<\/p>\n<p>Voil\u00e0\u00a0! Je suis dans le dirigeable. Il s\u2019agit d\u2019un mod\u00e8le \u00e0 faible capacit\u00e9, capable d\u2019emporter tout au plus une centaine de passagers. Et encore, il est \u00e0 moiti\u00e9 vide. La cause pourrait \u00eatre que l\u2019on n\u2019est pas en haute saison touristique, mais je pencherais plut\u00f4t sur le fait que les gens ne se d\u00e9placent plus \u00e0 l\u2019autre bout de la plan\u00e8te pour se bronzer sur une plage ensoleill\u00e9e simplement parce qu\u2019ils en ont l\u2019opportunit\u00e9.<br \/>\nOn se croirait plus dans un paquebot que dans un a\u00e9ronef. Il y a des cabines individuelles avec, sur la porte, une illustration particuli\u00e8re destin\u00e9e sans doute \u00e0 permettre de la retrouver plus facilement. J\u2019ai choisi la cabine\u00a042, l\u2019illustration repr\u00e9sente un gars en pyjama avec une serviette de bain sur l\u2019\u00e9paule. L\u2019am\u00e9nagement de la cabine est d\u2019un plus haut standing que celle que j\u2019avais sur le Nisshin Maru, sans toutefois paraitre luxueuse. L\u2019accent est mis sur le confort des passagers et non sur la satisfaction de leur gout du faste.<br \/>\nJe ne m\u2019attarde pas dans ma cabine, je pr\u00e9f\u00e8re rejoindre rapidement le salon panoramique avant. C\u2019est, parait-il le meilleur endroit pour appr\u00e9cier le paysage. Les parois et le sol y sont enti\u00e8rement transparents, pratiquement invisibles. Les fauteuils semblent flotter dans le vide. Il en est de m\u00eame du bar situ\u00e9 \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du salon. On remarque imm\u00e9diatement qui, parmi les passagers, sont ceux qui effectuent leur premier voyage dans ce type d\u2019a\u00e9rostat. Ils se d\u00e9placent avec prudence, semblant craindre \u00e0 tout moment de se voir pr\u00e9cipit\u00e9s au sol, bien que celui-ci ne se trouve pour l\u2019instant qu\u2019\u00e0 quelques dizaines de centim\u00e8tres sous l\u2019appareil. Les enfants pr\u00e9sents s\u2019adaptent tr\u00e8s vite \u00e0 cette situation et la mettent \u00e0 profit pour inventer de nouveaux jeux consistant essentiellement \u00e0 courir et sauter bruyamment d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du salon.<br \/>\nLe dirigeable ne tarde pas \u00e0 s\u2019envoler silencieusement. Il s\u2019\u00e9l\u00e8ve si doucement que je ne m\u2019en aper\u00e7ois pas imm\u00e9diatement. C\u2019est au redoublement des cris d\u2019excitation des enfants que je r\u00e9alise que l\u2019a\u00e9ronef a pris son essor. Fascin\u00e9s par le spectacle, les enfants se calment rapidement. Ils se couchent \u00e0 m\u00eame le sol transparent, pour mieux appr\u00e9cier le paysage. Les adultes, eux, restent sagement install\u00e9s dans leurs fauteuils. Pour ma part, je c\u00e8de \u00e0 l\u2019enfant qui est encore en moi et je me joins \u00e0 la marmaille. Je m\u2019attendais \u00e0 un sol dur et peu confortable, mais la consistance de celui-ci est plut\u00f4t semblable \u00e0 une \u00e9paisse moquette.<br \/>\nUne mesure \u00e9vidente de prudente aurait \u00e9t\u00e9 de prendre rapidement de l\u2019altitude et de survoler le relief \u00e0 bonne distance. Le pilote semble tr\u00e8s confiant dans la maitrise de son appareil et pr\u00e9f\u00e8re faire du rase-motte au-dessus de la v\u00e9g\u00e9tation. Je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser qu\u2019il joue un peu trop avec la s\u00e9curit\u00e9 de ses passagers, mais je dois aussi avouer que le spectacle est absolument fabuleux.<br \/>\n\u2014 Houuuaaah\u00a0!<br \/>\nSoudain, je suis pris d\u2019une terrible attaque de paupi\u00e8res. C\u2019est que je n\u2019ai pas beaucoup dormi cette nuit, moi. Comment peut-on dormir quand il y a tant \u00e0 voir\u2009?<br \/>\n\u2014 Rrrrzzzzz\u00a0!<br \/>\nNon\u00a0! Je ne dois pas dormir, pas maintenant\u00a0! Le dirigeable s\u2019engage dans un \u00e9troit d\u00e9fil\u00e9 h\u00e9riss\u00e9 d\u2019\u00e9pines rocheuses attendant patiemment qu\u2019une bourrasque nous y jette en p\u00e2ture. Accroch\u00e9 \u00e0 l\u2019une des colonnes min\u00e9rales, il y a un \u00e9norme gorille, v\u00eatu d\u2019une veste et d\u2019un pantalon molletonn\u00e9s. Il tient une poup\u00e9e humaine dans une de ses mains g\u00e9antes. On dirait la princesse Le\u00efa. Tout au fond du canyon, je devine une bande de robots sauvages arm\u00e9s de piques et autres outils contondants attendant \u00e9galement, tels des naufrageurs sans piti\u00e9, que l\u2019in\u00e9vitable se produise. L\u2019in\u00e9vitable, c\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019a\u00e9ronef percute la falaise, d\u00e9chire son enveloppe fragile, laisse s\u2019\u00e9chapper le gaz sustentateur et ainsi, d\u00e9gringole au fond de la gorge et agonise mis\u00e9rablement, couch\u00e9 sur le flanc. Sur l\u2019autre, dirig\u00e9 vers ce ciel qu\u2019il ne sillonnera jamais plus, on peut lire son nom, p\u00e2le reflet de sa gloire pass\u00e9e\u2009: \u00ab\u00a0Costa Titanica\u00a0\u00bb.<br \/>\nMais aujourd\u2019hui, l\u2019in\u00e9vitable est en retard. Il n\u2019est toujours pas arriv\u00e9 lorsque le dirigeable \u00e9merge, intact, du goulet. L\u2019appareil poursuit tranquillement son p\u00e9riple au-dessus d\u2019un oc\u00e9an aussi lisse qu\u2019un miroir. Le reflet de notre nef est d\u2019une nettet\u00e9 parfaite. On distingue parfaitement les passagers, dans le salon transparent, qui agitent leurs bras pour nous saluer. On aper\u00e7oit \u00e9galement l\u2019attelage d\u2019oies blanches qui permettent au navire d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la pesanteur. L\u00e0, \u00e0 la surface de l\u2019oc\u00e9an, deux \u00e9quipes de poulpes se disputent un ballon de foot noir et blanc dans un \u00e9tonnant match de waterpolo. L\u2019arbitre est un dauphin qui ponctue chaque but marqu\u00e9 par un puissant \u00abPonyo\u00a0!\u00bb Puis, il n\u2019y a plus que le ciel, tant au-dessus qu\u2019au-dessous de nous, r\u00e9fl\u00e9chi par le miroir oc\u00e9anique. Il n\u2019y a plus que le ciel et un petit dirigeable tout riquiqui.<\/p>\n<p>Au terme d\u2019un vol long et monotone, nous faisons escale \u00e0 Maugadixchiots sur la c\u00f4te des Somalilles. Une certaine agitation r\u00e8gne \u00e0 bord, provoqu\u00e9e par les passagers qui se pressent vers la sortie alors que d\u2019autres se h\u00e2tent d\u2019y monter. Il y a foule. Je pense que la suite du voyage se fera au maximum de sa capacit\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019appareil reprend son vol, cette fois-ci au-dessus du continent africain, tandis que s\u2019\u00e9teignent les derni\u00e8res lueurs du cr\u00e9puscule. Je me r\u00e9jouis d\u2019admirer les lumi\u00e8res nocturnes d\u00e9filer sous la carlingue, comme lorsque je prenais l\u2019avion de nuit. Je me r\u00e9jouis d\u2019autant plus que mon champ de vision n\u2019est pas limit\u00e9 par un minuscule hublot partiellement obstru\u00e9 de givre.<br \/>\nH\u00e9las, les humains ont cess\u00e9 de gaspiller l\u2019\u00e9nergie dans de vaines tentatives d\u2019\u00e9clairer les \u00e9toiles. Vaines, parce que les \u00e9toiles, on les voit bien mieux si l\u2019on se tient \u00e0 l\u2019\u00e9cart de toute source de lumi\u00e8re. Les paysages africains resteront donc invisibles \u00e0 mes yeux, du moins pour les quelques prochaines heures, jusqu\u2019au retour de l\u2019\u00e9toile locale. Je pourrais en profiter pour dormir un peu. Et puisqu\u2019il n\u2019y a rien \u00e0 voir, autant profiter de la couchette qui est \u00e0 ma disposition dans ma cabine. Ouais, bonne id\u00e9e, j\u2019irai dans cinq minutes\u00a0!<br \/>\nTiens\u00a0! C\u2019est quoi ces lumi\u00e8res, l\u00e0-bas\u2009? Ou plut\u00f4t l\u00e0-haut. Des \u00e9toiles\u2009? Non, ce ne peut \u00eatre des \u00e9toiles. Les \u00e9toiles ne sont pas mauve ni vert fluo et elles ne se lancent pas dans des ballets a\u00e9riens. Elles se contentent de tourner autour de la Terre en 24 heures et encore, seulement en apparence. Ces \u00abpas des \u00e9toiles\u00bb volent en tous sens comme une nu\u00e9e d\u2019\u00e9tourneaux. Mais des oiseaux lumineux, \u00e7a n\u2019a pas de sens. Qu\u2019est-ce que cela pourrait bien \u00eatre\u2009? Oui, bien s\u00fbr\u00a0! Il s\u2019agit d\u2019ovnis. Dire qu\u2019il aura fallu que je saute de cinq si\u00e8cles vers l\u2019avenir pour enfin en apercevoir. \u00c0 mon \u00e9poque, certains disaient que les ovnis venaient du futur. Auraient-ils eu raison\u2009?<br \/>\nOvnis ou pas, ces lumi\u00e8res s\u2019agglutinent autour du dirigeable comme des moustiques autour d\u2019une lampe. Il y en a qui clignotent selon un rythme qui leur est propre, d\u2019autres qui cr\u00e9pitent comme des \u00e9pis de No\u00ebl, d\u2019autres, encore, se contentent d\u2019\u00e9mettre une lumi\u00e8re vive aux couleurs changeantes. Parfois, elles s\u2019assemblent pour former des motifs g\u00e9om\u00e9triques, alors qu\u2019\u00e0 d\u2019autres moments on croirait reconnaitre, ici, un animal, l\u00e0, une plante, l\u00e0 encore, un visage humain. Ho\u00a0! Celui-ci ressemble \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre \u00e0 Mongo, l\u2019historien qui faisait partie du n\u0153ud qui m\u2019avait accueilli dans Rama. Voil\u00e0 qu\u2019un paille-en-queue, glissant dans l\u2019air d\u2019un vol tranquille, tente de s\u2019approcher de moi. Mais il est stopp\u00e9 par la verri\u00e8re du salon. Pas pour longtemps. Son obstination lui permet de franchir l\u2019obstacle comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une banale barri\u00e8re de microturbulences. L\u2019oiseau vient se poser sur mon \u00e9paule et se transforme en mon mentor Jiminy, ce scarab\u00e9e verd\u00e2tre et m\u00e9canique qui m\u2019accompagne depuis mon arriv\u00e9e \u00e0 cette \u00e9poque. Ce man\u00e8ge se poursuit jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019\u00e0 l\u2019est, le noir de la nuit se pare de teintes plus claires, annon\u00e7ant sans ambig\u00fcit\u00e9 l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019aube. Les lumi\u00e8res fant\u00f4mes s\u2019\u00e9vanouissent alors pr\u00e9cipitamment, comme si le jour ne leur voulait pas que du bien. Avec tout \u00e7a, je n\u2019ai pas ferm\u00e9 l\u2019\u0153il, moi.<\/p>\n<p>Nous survolons actuellement le d\u00e9sert. Depuis notre altitude, on ne voit que du sable et des roches par\u00e9es de toutes les nuances de l\u2019ocre. Au loin, \u00e0 l\u2019ouest, je distingue une bande plus sombre aux contours impr\u00e9cis. Serait-ce le Nil\u00a0? D\u00e9j\u00e0\u00a0?<br \/>\nEn effet, il s\u2019agit bien du Nil, longue l\u00e9zarde fertile d\u00e9chirant le tissu st\u00e9rile du d\u00e9sert. Nous le longeons de loin durant des centaines de kilom\u00e8tres, puis finalement, nos trajectoires tendent \u00e0 se rapprocher. Droit devant, \u00e9mergeant de l\u2019horizon, le fleuve s\u2019\u00e9tale en un vaste delta. Petit \u00e0 petit, le vert remplace l\u2019ocre dans mon champ visuel. Juste avant le delta, les eaux disparaissent sous une pyramide gigantesque, de pr\u00e8s de deux-mille m\u00e8tres de hauteur, faite d\u2019une mati\u00e8re bleut\u00e9e translucide, presque transparente. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, on y devine tout un fouillis de constructions h\u00e9t\u00e9roclites me rappelant les habitations fractales du monde des z\u00e9rog\u00e9s au c\u0153ur de Rama. Je suppose que c\u2019est l\u00e0 que nous ferons la prochaine escale, l\u00e0 que je devrai quitter le dirigeable pour en prendre un autre qui me portera jusqu\u2019\u00e0 Jeune-\u00c8ve. L\u2019appareil se dirige vers une large ouverture dans un des flancs de la pyramide. Mon regard est attir\u00e9 vers le pied de l\u2019\u00e9difice g\u00e9ant. L\u00e0, entour\u00e9e d\u2019une vaste for\u00eat, j\u2019aper\u00e7ois un alignement de trois pyramides de pierre, les fameuses pyramides de Gizeh, qui \u00e9taient autrefois consid\u00e9r\u00e9es comme gigantesques, mais paraissent aujourd\u2019hui toutes riquiquies, compar\u00e9es \u00e0 celle qui couvre la ville moderne d\u2019El-Gizia. Malgr\u00e9 leur petite taille, il en \u00e9mane quelque chose d\u2019ind\u00e9finissable, une impression de grandeur, de majest\u00e9. Cette impression finit par se mat\u00e9rialiser sous une forme d\u2019abord vaguement humano\u00efde, puis de plus en plus pr\u00e9cise, mais quelque peu oscillante et manquant de consistance. C\u2019est un homme portant le masque fun\u00e9raire de ce pharaon, comment s\u2019appelait-il d\u00e9j\u00e0\u00a0? \u00ab\u00a0Toutencamion\u00a0\u00bb, ou quelque chose comme \u00e7a. L\u2019ectoplasme s\u2019approche de moi et agite ses bras comme s\u2019il essayait de me communiquer quelque chose d\u2019important. Mais c\u2019est peine perdue, je ne comprends rien \u00e0 ses gesticulations. Il finit par laisser retomber ses bras, accompagn\u00e9 d\u2019un profond soupir de r\u00e9signation. Puis, comme un nuage descendant en dessous du point de ros\u00e9e, il s\u2019effiloche lentement jusqu\u2019\u00e0 disparaitre totalement, comme s\u2019il ne s\u2019\u00e9tait agi que d\u2019un r\u00eave.<br \/>\nTr\u00e8s loin, plus loin que l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 du nerf auditif, au-del\u00e0 m\u00eame des tympans, j\u2019entends une petite voix artificielle, celle de mon mentor Jiminy, qui tente d\u2019attirer mon attention.<br \/>\n\u2014 Bernard! Bernard! R\u00e9veille-toi! Nous accostons. Il te faut changer de dirigeable.<\/p>\n<p>Les vents et les moteurs du nouveau dirigeable nous poussent sous la semelle de la botte de Litalillat. \u00c0 nouveau install\u00e9 \u00e0 m\u00eame le sol du salon panoramique, je me soule des paysages que nous survolons. Nous flottons actuellement au-dessus d\u2019un paysage montagneux. Enfin, quand je dis montagneux, c\u2019est compar\u00e9 aux bancs de sable qui ont \u00e9t\u00e9 mon quotidien ces derni\u00e8res semaines. M\u00eame les reliefs des S\u00e8ches-Ailes sont bien plus accentu\u00e9s. Disons plut\u00f4t un paysage collinaire, les sommets ne d\u00e9passant que rarement trois-cents m\u00e8tres d\u2019altitude. J\u2019imagine qu\u2019\u00e0 la fin du 20e si\u00e8cle, il devait y avoir des villages et des cultures \u00e0 perte de vue, tant au fond des vall\u00e9es que sur les reliefs. Aujourd\u2019hui, il n\u2019y a plus que la roche nue sur laquelle de rares buissons tentent courageusement de subsister. Au-del\u00e0 de quelques vraies montagnes, s\u2019\u00e9tend une vaste plaine c\u00f4ti\u00e8re, perc\u00e9es en son milieu par une unique montagne presque ronde, dont le sommet semble avoir \u00e9t\u00e9 pulv\u00e9ris\u00e9 par une explosion titanesque: la baie de Napolille et le V\u00e9zuvillo, le volcan qui a enseveli les villes de Pomp\u00e9i et Herculanum il y a presque 2500 ans. Mais le volcan ne ressemble pas \u00e0 celui sur lequel j\u2019\u00e9tais mont\u00e9 \u00e9tant enfant. Je me souviens d\u2019un c\u00f4ne s\u2019\u00e9levant au centre d\u2019une gigantesque cald\u00e9ra dont il ne restait des parois que la moiti\u00e9 situ\u00e9e \u00e0 l\u2019est. Le c\u00f4ne de mes souvenirs a lui aussi \u00e9t\u00e9 tronqu\u00e9 par une \u00e9ruption cataclysmique. Il n\u2019en subsiste qu\u2019un vaste crat\u00e8re au fond duquel cro\u00eet lentement un nouveau piton d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9chappent quelques fumeroles.<br \/>\nDans l\u2019image de cette \u00e9ruption qui a d\u00fb se produire il y a plus d\u2019un si\u00e8cle maintenant, je recherche instinctivement la ville de Napolille, en me demandant si elle a surv\u00e9cu \u00e0 cette nouvelle catastrophe. Je ne suis pas surpris de constater qu\u2019\u00e0 l\u2019endroit qu\u2019occupait cette ville d\u2019un million d\u2019habitants \u00e0 l\u2019\u00c9closion, il ne subsiste que les squelettes m\u00e9talliques de vieux gratte-ciels \u00e9mergeant d\u2019une coul\u00e9e de cendres. Pourtant, la ville engloutie n\u2019est pas totalement d\u00e9serte. De nombreux oiseaux volent autour des restes d\u2019immeubles. Bien que je me demande s\u2019il s\u2019agit vraiment d\u2019oiseaux. Je pense un instant \u00e0 des z\u00e9rog\u00e9s. Mais ici, dans le puits gravitationnel terrestre, c\u2019est impossible. Ils ne pourraient que se trainer lamentablement sur le sol, comme des limaces. \u00c0 notre passage, ces choses s\u2019\u00e9l\u00e8vent \u00e0 notre rencontre et viennent hanter brillamment les abords du dirigeable. Car il s\u2019agit bien de hanter. Ce sont les fant\u00f4mes des habitants de la ville, victime de la catastrophe, qui nous hurlent dans les oreilles.<br \/>\n\u2014 Pourquoi ne nous avez-vous pas avertis du danger ?<br \/>\nJe ne fais peut-\u00eatre pas preuve de beaucoup de compassion \u00e0 leur \u00e9gard, mais que l\u2019on ne vienne pas me dire qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas au courant qu\u2019ils vivaient au pied d\u2019un volcan r\u00e9put\u00e9 pour ensevelir ceux qui se moquent de ses col\u00e8res. Exc\u00e9d\u00e9 par leur vacarme, je les insulte violemment:<br \/>\n\u2014 Allez tous vous faire foutre, minables tas de cendres!<br \/>\nProbablement outr\u00e9s par mes paroles, ils explosent les uns apr\u00e8s les autres en petits nuages de suie qui viennent souiller la verri\u00e8re qui nous prot\u00e9geait de leurs agressions, limitant ainsi la visibilit\u00e9 du paysage. Ce n\u2019est que bien plus tard, lors de notre approche du massif alpin, qu\u2019une averse bienvenue lavera les restes de ces spectres ronchons.<\/p>\n<p>Enfin de vraies montagnes! Comment des gens peuvent-ils passer toute leur existence dans des plaines s\u2019\u00e9talant au-del\u00e0 de l\u2019horizon, ou pire encore, sur la mer? Je ne parviendrai jamais \u00e0 le comprendre. Dans ces paysages vides, les seuls vrais reliefs, mises \u00e0 part quelques rachitiques collinettes, sont les cumulonimbus porteurs d\u2019orages. Une montagne, une vraie, avec des pentes si raides que m\u00eame la v\u00e9g\u00e9tation ne parvient pas \u00e0 s\u2019y accrocher, \u00e7a, c\u2019est autre chose. Une montagne si haute que, m\u00eame en \u00e9t\u00e9, elle est coiff\u00e9e en permanence d\u2019une couverture neigeuse et de glace. Une montagne qui, en fermant la perspective, rassure, mais qui inqui\u00e8te aussi, par les risques constants d\u2019\u00e9boulements ou les flots de liquide qui d\u00e9valent ses flancs lorsque des nuages un peu trop imprudents y sont pris au pi\u00e8ge. C\u2019est vers de telles montagnes que l\u2019a\u00e9ronef se dirige maintenant. Et au-del\u00e0 de ces montagnes, il y a mon chez-moi, avec ses banques, ses vaches et son chocolat. Remarque, il y a peut-\u00eatre encore des vaches et du chocolat, mais pour les banques, je suppose que le contexte social et culturel n\u2019est plus vraiment favorable \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement de ce genre d\u2019activit\u00e9s. Peu importe, ce qui compte pour l\u2019instant, c\u2019est de jouir du spectacle des cimes enneig\u00e9es.<br \/>\nLe dirigeable survole des sommets de plus en plus \u00e9lev\u00e9s, mais je n\u2019aper\u00e7ois toujours pas la moindre trace de neige ni de glace. L\u00e0 o\u00f9, \u00e0 la fin du 20e si\u00e8cle, s\u2019\u00e9coulaient encore, avec une lenteur extr\u00eame, des glaciers majestueux, le fond des vall\u00e9es est enti\u00e8rement couvert de for\u00eats, \u00e0 l\u2019exception de torrents actuellement \u00e0 sec. Le r\u00e9chauffement climatique aura eu raison des plus hauts n\u00e9v\u00e9s. Je ressens une terrible frustration. Quoi? On voudrait me d\u00e9poss\u00e9der m\u00eame de la neige? Qu\u2019ai-je fait pour m\u00e9riter cela? Bon, d\u2019accord, j\u2019ai abandonn\u00e9 tous mes contemporains pour ne pas avoir voulu assumer mes responsabilit\u00e9s, mais est-ce une raison pour oser me priver de la neige?<br \/>\nJe n\u2019ai pas le temps de poursuivre ces r\u00e9flexions, car soudain, \u00e7a y est: de la neige! Il y a de la neige au sommet d\u2019une des montagnes! Youu houuu! Je savais bien qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas possible que l\u2019on ait totalement renonc\u00e9 \u00e0 parer de blanc nos belles montagnes! C\u2019est la plus haute montagne du coin et si je ne me trompe, il s\u2019agit aussi de la plus haute de tout le massif alpin: le Mont-Blanc. Il est donc normal qu\u2019au moins celle-ci soit couverte de neige. Encore qu\u2019il n\u2019y a que le sommet qui ait cette teinte immacul\u00e9e. Nous franchissons le g\u00e9ant des Alpes \u00e0 une petite centaine de m\u00e8tres au-dessus de la cime. On aper\u00e7oit parfaitement le cort\u00e8ge des alpinistes du dimanche qui font la queue pour la futile satisfaction d\u2019avoir atteint le plus haut point du continent europ\u00e9en, comme s\u2019ils attendaient devant un magasin sovi\u00e9tique, esp\u00e9rant obtenir une ou deux pommes de la nouvelle vari\u00e9t\u00e9, sachant qu\u2019il n\u2019y en aura pas pour tout le monde. Il y a aussi des trucs bizarres qui se dressent le long du parcours des randonneurs. On dirait des lampadaires. Non! C\u2019est pas vrai? Ils \u00e9clairent le parcours pour des vir\u00e9es nocturnes? C\u2019est compl\u00e8tement cr\u00e9tin! Mais non! Ce ne sont pas des lanternes: il ne tombe pas de la neige des r\u00e9verb\u00e8res. Il s\u2019agit de canons \u00e0 neige! Hein? Des canons \u00e0 neige au sommet du Mont-Blanc, \u00e0 plus de 5000 m\u00e8tres d\u2019altitude? C\u2019est n\u2019importe quoi! Mais que font les \u00e9cologistes? Moi qui croyais que le bon sens r\u00e9gnait enfin \u00e0 cette \u00e9poque, je suis d\u00e9\u00e7u.<\/p>\n<p>Laissant derri\u00e8re lui ce spectacle affligeant, l\u2019a\u00e9ronef redescend lentement derri\u00e8re la barri\u00e8re alpine. Bient\u00f4t, nous serons parvenus \u00e0 destination. Chez moi! Cela fait \u00e0 peu pr\u00e8s un an que j\u2019en suis parti, mais j\u2019ai l\u2019impression que c\u2019\u00e9tait il y a plusieurs centaines d\u2019ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0. En fait oui, c\u2019est bien \u00e7a: il y a tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment cinq si\u00e8cles que je me suis fait mettre au cong\u00e9lateur. Je risque de me sentir vachement d\u00e9pays\u00e9. Est-ce que je reconnaitrai quoi que ce soit?<br \/>\nTiens! Qu\u2019est-ce que c\u2019est que \u00e7a? Il y a une sorte de grosse boule noire entour\u00e9e d\u2019une nu\u00e9e blanche tourbillonnante droit devant, un peu en dessous de nous. En regardant mieux, je constate qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019une boule, mais d\u2019un trou, un trou noir engloutissant tout ce qui se trouve \u00e0 sa port\u00e9e. La nu\u00e9e, c\u2019est l\u2019humidit\u00e9 de l\u2019atmosph\u00e8re qui se condense brusquement sous l\u2019effet des forces implacables issues de la singularit\u00e9. Une bouff\u00e9e d\u2019angoisse \u00e9clate dans mon cerveau. Ne sommes-nous pas trop pr\u00e8s de la chose monstrueuse? Le vaisseau parviendra-t-il \u00e0 \u00e9chapper aux chants gravitationnels de la sir\u00e8ne cosmique? H\u00e9las, non! Irr\u00e9sistiblement, nous d\u00e9rivons vers le gouffre sans retour. J\u2019entends les g\u00e9missements des moteurs du dirigeable qui tentent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment d\u2019emp\u00eacher l\u2019issue fatale. Mais c\u2019est sans espoir. Nous tombons de plus en plus vite en direction de notre ultime destin.<br \/>\n\u2014 Bonjour, Bernard\u00a0!<br \/>\nJe me retourne vivement vers la voix qui m\u2019interpelle. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de moi se tient une tr\u00e8s vieille femme qui ressemble \u00e9trangement \u00e0 Grand-M\u00e8re Kal, que j\u2019avais rencontr\u00e9e une nuit, lors de mon s\u00e9jour \u00e0 La Fournaise. Mais elle ne porte pas de haillons. Elle est v\u00eatue d\u2019une combinaison moulante telle qu\u2019on en porte dans les vaisseaux spatiaux des films de science-fiction.<br \/>\n\u2014 Grand-M\u00e8re Kal? Que fais-tu ici? Que se passe-t-il? Allons-nous tous mourir\u00a0?<br \/>\nElle ne me r\u00e9pond pas. Du bout d\u2019un doigt, elle me d\u00e9signe le trou noir. Dans le disque de vapeur qui l\u2019entoure se forme ce qui me semble \u00eatre une graduation. On y lit les nombres\u00a02500, 2400 et 2300. Cette \u00e9chelle se met \u00e0 tourner lentement dans le sens antihoraire. Le 2500 disparait alors qu\u2019apparait \u00e0 l\u2019autre bout de l\u2019\u00e9chelle un 2200, puis un 2100, un 2050, un 2030, 2020, 2010, 2005, 2004, 2003, 2002, 2001, 2000 et finalement, alors que nous sommes sur le point de sombrer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du n\u00e9ant, un 1999. Je sens mon corps se faire disloquer par les dents du monstre, mais je parviens encore \u00e0 entendre faiblement Gand-M\u00e8re Kal me dire d\u2019un ton tr\u00e8s doux\u00a0:<br \/>\n\u2014 Je suis la porte\u00a0!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019arrive \u00e0 l\u2019a\u00e9rodrome de Hans D\u00e9jeuner bien assez t\u00f4t, plus de deux heures avant le d\u00e9part du dirigeable. Un v\u00e9lo bien motiv\u00e9 est un moyen de transport tr\u00e8s efficace. 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