{"id":236,"date":"2016-04-21T19:44:03","date_gmt":"2016-04-21T17:44:03","guid":{"rendered":"https:\/\/acratie.silicon-peace.com\/?page_id=236"},"modified":"2016-05-02T17:24:56","modified_gmt":"2016-05-02T15:24:56","slug":"23-le-temps-des-adieux","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/romans\/bienvenue-en-acratie\/23-le-temps-des-adieux\/","title":{"rendered":"23 \u2013 Le temps des adieux"},"content":{"rendered":"<p>Je suis seul dans ce trop grand appartement creus\u00e9 dans le flanc du Grand Bord sous le Mailledot. Durant le peu de temps o\u00f9 Vadina l\u2019a partag\u00e9 avec moi, sa pr\u00e9sence l\u2019emplissait en totalit\u00e9, je m\u2019y sentais si bien. Mais maintenant, il me semble plus vide que jamais.<br \/>\nLe Santa-Maria est d\u00e9sormais fermement amarr\u00e9 \u00e0 la station interm\u00e9diaire de l\u2019ascenseur. Son \u00e9quipage au complet, ou presque, est r\u00e9veill\u00e9 et en bonne sant\u00e9. Les banques de donn\u00e9es du vaisseau sont d\u00e9cod\u00e9es et int\u00e9gr\u00e9es au R\u00e9seau. Vadina m\u2019a remis un exemplaire du livre que j\u2019\u00e9crirai un jour, preuve de mon retour en 1999, m\u2019a rendu heureux pour un temps, puis m\u2019a quitt\u00e9. Je n\u2019ai plus rien \u00e0 faire \u00e0 La Fournaise. Il est temps que je pr\u00e9pare mon d\u00e9part vers l\u2019Europe.<br \/>\nAh oui\u00a0! J\u2019avais promis \u00e0 Tong le c\u00e9tologue de passer le voir \u00e0 Singile. Et ce serait bien si je retournais encore une fois \u00e0 Sinterose pour faire mes adieux \u00e0 Ixycs et mes autres amis du noeud. Ensuite, je prendrai le premier vol en partance pour l\u2019h\u00e9misph\u00e8re nord.<\/p>\n<p>Mon bagage ferm\u00e9, je le confie au robot domestique.<br \/>\n\u2013\u00a0Pourrais-tu t\u2019occuper de mon bagage et le faire suivre, quelle que soit ma destination\u00a0? Je ne sais pas s\u2019il y a encore des a\u00e9roports en Suisse, pour autant que j\u2019y parvienne par les airs.<br \/>\n\u2013\u00a0N\u2019aie aucune inqui\u00e9tude\u00a0! Il te suivra o\u00f9 que tu ailles. Je te souhaite un bon retour dans ta r\u00e9gion natale, puis dans ton \u00e9poque natale. J\u2019ai eu beaucoup de plaisir \u00e0 lire ton livre. J\u2019esp\u00e8re que tu en auras autant \u00e0 l\u2019\u00e9crire.<br \/>\n\u2013\u00a0Je l\u2019esp\u00e8re aussi, merci. Et si j\u2019y \u00e9cris une suite, je te promets de te mentionner.<br \/>\n\u2013\u00a0Pourquoi\u00a0? Mon existence n\u2019a aucune importance. Un robot n\u2019est qu\u2019un robot. Rien ne nous diff\u00e9rencie.<br \/>\n\u2013\u00a0Peut-\u00eatre n\u2019est-ce qu\u2019une des illusions que se font les bios, mais chaque individu, quelle que soit son esp\u00e8ce, est diff\u00e9rent de tous les autres, ne serait-ce que par son v\u00e9cu.<br \/>\n\u2013\u00a0Je vais y r\u00e9fl\u00e9chir. Merci\u00a0!<\/p>\n<p>Pour la derni\u00e8re fois, je parcours les couloirs sous le Mailledot en direction du m\u00e9tro. Plus aucune fl\u00e8che ne m\u2019indique le chemin \u00e0 prendre. Je me dirige dans ce labyrinthe en me rep\u00e9rant \u00e0 l\u2019aide des motifs color\u00e9s ornant les murs. Ils commen\u00e7aient juste \u00e0 me devenir familiers. Je les regarde avec un sentiment de d\u00e9tachement m\u00eal\u00e9 d\u2019une pointe de nostalgie. C\u2019est fou ce que je peux m\u2019attacher rapidement \u00e0 un nouvel environnement. Oh\u00a0! C\u2019est moi qui pense \u00e7a\u00a0? Suis-je en train de changer \u00e0 ce point\u00a0?<\/p>\n<p>Me voil\u00e0 \u00e0 Sinterose, o\u00f9 se trouve Ixycs en ce moment\u00a0?<br \/>\n\u2013\u00a0R\u00e9seau\u00a0? Pourrais-tu me conduire vers Ixycs\u00a0?<br \/>\nPour toute r\u00e9ponse, une s\u00e9rie de fl\u00e8ches s\u2019allume devant moi. Tr\u00e8s vite, je me retrouve \u00e0 la surface, en pleine jungle. Sur ma droite, pratiquement cach\u00e9 par l\u2019\u00e9paisse v\u00e9g\u00e9tation, je devine un pan de mur rouge. Probablement la paroi ext\u00e9rieure de Centre Culturel Spatial. Je m\u2019attends \u00e0 ce que les fl\u00e8ches me conduisent dans cette direction. Il n\u2019en est rien. Au contraire, il me faut suivre un chemin qui s\u2019enfonce dans la for\u00eat. Apr\u00e8s quelques minutes de marche, je parviens au pied d\u2019une vieille tourelle de pierre. On dirait un vestige d\u2019une fortification moyen\u00e2geuse. Comment est-ce possible\u00a0? \u00c0 l\u2019\u00e9poque des ch\u00e2teaux forts, La Fournaise \u00e9tait encore un paradis inviol\u00e9. Sans doute, cette tour est le produit d\u2019un caprice m\u00e9galomaniaque d\u2019un des premiers colons. Derri\u00e8re elle, je distingue une vieille case en bois, certes tout aussi anachronique, mais tout de m\u00eame plus conforme \u00e0 l\u2019histoire locale.<br \/>\nAu pied de la tour, en partie enfoui sous des racines et des lianes feuillues, git le cadavre d\u2019un vieux bus Volkswagen. De la carrosserie, il ne reste que quelques morceaux de t\u00f4le compl\u00e8tement rouill\u00e9s. Seules deux ou trois taches de peinture bleue laissent deviner la couleur originale du v\u00e9hicule. Dans la carcasse jouent quatre gamins, dont un chimp. Le mioche au volant, un petit gros, refuse de laisser le chimpanz\u00e9 conduire.<br \/>\n\u2013\u00a0Non, Kyle\u00a0! Tu ne peux pas conduire. Les singes n\u2019avaient pas le droit de passer leur permis. Ils \u00e9taient trop b\u00eates pour cela.<br \/>\n\u2013\u00a0Hou\u00a0! Hou\u00a0! Hi\u00a0! Hu\u00a0! Ta gueule Cartman\u00a0! T\u2019es qu\u2019un sale gros connard raciste\u00a0!<br \/>\n\u2013\u00a0Oh\u00a0! Bonjour, m\u2019sieur\u00a0! Tu viens faire un tour avec nous\u00a0?<br \/>\n\u2013\u00a0C\u2019est gentil, les gosses, mais je crains de ne pas avoir beaucoup de temps.<br \/>\n\u2013\u00a0C\u2019est dommage, on partait justement pour la Lune.<br \/>\n\u2013\u00a0C\u2019est un joli voyage que vous entamez l\u00e0. Mais votre carriole, vous \u00eates s\u00fbr qu\u2019elle tiendra jusque-l\u00e0\u00a0? Vous n\u2019avez pas peur qu\u2019elle tombe en panne en route\u00a0?<br \/>\n\u2013\u00a0Oh non\u00a0! Elle a d\u00e9j\u00e0 fait le trajet. Regarde le compteur\u00a0! Il fait exactement 384\u00a0402 kilom\u00e8tres.<br \/>\n\u2013\u00a0Ah ouais\u00a0! Pile-poil\u00a0! Alors bon voyage\u00a0! Et ne rentrez pas trop tard\u00a0! Sinon vous risquez de vous faire prendre par Grand-M\u00e8re Kal.<br \/>\nJe repars tranquillement en direction de la case. En m\u2019\u00e9loignant, j\u2019entends encore l\u2019un des marmailles\u00a0:<br \/>\n\u2013\u00a0Non, mais\u00a0! T\u2019as vu comment qu\u2019il est naze, le vioc\u00a0? Grand-M\u00e8re Kal\u00a0! Pourquoi pas le Chik, tant qu\u2019il y est\u00a0?<\/p>\n<p>\u2013\u00a0Alors, comme \u00e7a, tu vas t\u2019en aller maintenant\u00a0?<br \/>\nIxycs m\u2019accueille sur la terrasse de la case, l\u2019endroit depuis lequel il m\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 La Fournaise. Le b\u00e2timent n\u2019est pas d\u2019\u00e9poque. Il s\u2019agit d\u2019une reconstitution en mat\u00e9riaux modernes. Ce que j\u2019avais pris pour une moustiquaire en tissu est en r\u00e9alit\u00e9 une fine barri\u00e8re de microturbulences. D\u2019autres personnes sont pr\u00e9sentes. Je reconnais entre autres quelques membres de l\u2019\u00e9quipage du Santa-Maria, dont l\u2019astronome Lynya. Il y a aussi Clod Sung ainsi que des membres du noeud dont je n\u2019ai pas retenu le nom. Vadina brille par son absence. Mon coeur le regrette am\u00e8rement, mais mon cerveau en comprend tr\u00e8s bien la raison.<br \/>\n\u2013\u00a0Oui\u00a0! Il me semble que le temps est venu pour moi de reprendre ma qu\u00eate d\u2019un moyen de retourner \u00e0 mon \u00e9poque.<br \/>\nJe d\u00e9teste les adieux. Il s\u2019en d\u00e9gage toujours des sentiments de tristesse dont je pr\u00e9f\u00e8rerais \u00eatre \u00e9pargn\u00e9. L\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre, toutes les personnes pr\u00e9sentes me gratifient de paroles d\u2019encouragement pour l\u2019avenir, ou en l\u2019occurrence, pour le pass\u00e9. Clod est le dernier. Il s\u2019adresse \u00e0 moi en fran\u00e7ais.<br \/>\n\u2013\u00a0Bernard, vas-tu prendre le dirigeable aujourd\u2019hui m\u00eame\u00a0?<br \/>\n\u2013\u00a0Le dirigeable, un planeur ou n\u2019importe quel autre moyen de transport qui me permettra de remonter vers le nord. Je pense encore visiter cette r\u00e9gion du sous-continent europ\u00e9en que l\u2019on appelait la Suisse avant de retourner en 1999. Mais avant, je vais passer \u00e0 Singile pour dire bonjour \u00e0 un c\u00e9tologue que j\u2019ai rencontr\u00e9 durant le vol qui m\u2019a amen\u00e9 \u00e0 La Fournaise.<br \/>\n\u2013\u00a0Singile\u00a0? \u00c0 l\u2019interface\u00a0?<br \/>\n\u2013\u00a0Oui, il m\u2019a propos\u00e9 de me faire visiter les installations et \u00e9galement de me pr\u00e9senter \u00e0 quelques-uns de ses amis \u00e0 nageoires. Je pense que cela pourrait \u00eatre tr\u00e8s int\u00e9ressant. Communiquer avec des c\u00e9tac\u00e9s, c\u2019est une perspective qui me paraissait totalement impossible au 20e si\u00e8cle.<br \/>\n\u2013\u00a0Alors, je te souhaite un bon voyage, ainsi qu\u2019un retour rapide \u00e0 ton \u00e9poque.<\/p>\n<p>Je suis sur le quai \u00e0 attendre le m\u00e9tro qui va me mener \u00e0 Singile, la t\u00eate pleine des images accumul\u00e9es ces derni\u00e8res semaines. Se m\u00ealent en un tourbillon color\u00e9 la statue de Ham, la passerelle sur le volcan, le double visage de Grand-M\u00e8re Kal dans un halo bleut\u00e9, le professeur Klo\u00efk invectivant son assistant, le jeune Bounda et les deux robots portant un pied de biche g\u00e9ant. Mais en superposition \u00e0 toutes ces images s\u2019impose en permanence celle de Vadina. Elle s\u2019impose au point que je crois la voir sur le quai. Je voudrais que ce soit elle, mais la jeune femme dont le regard porte dans ma direction est sans le moindre doute attir\u00e9e par une autre personne pr\u00e9sente sur le quai. Elle s\u2019approche et semble me sourire. Je tourne la t\u00eate pour tenter d\u2019apercevoir le destinataire de ce sourire. Les rares personnes pr\u00e9sentes ne semblent pas porter le moindre int\u00e9r\u00eat \u00e0 cette femme. Le doute s\u2019installe en moi. S\u2019agirait-il bien de Vadina\u00a0? Je n\u2019ose le croire.<br \/>\n\u2013\u00a0Eh Bien, Bernard\u00a0? Tu ne veux m\u00eame pas me dire au revoir\u00a0?<br \/>\nJe suis totalement d\u00e9pass\u00e9 par la situation. Bien s\u00fbr que je voulais la revoir encore une derni\u00e8re fois. Et bien plus qu\u2019une derni\u00e8re fois. J\u2019aurais voulu la revoir encore des millions de fois. Mais je crains que je ne sois dou\u00e9 que pour les ruptures en catimini.<br \/>\nDans un \u00e9tat second, je l\u2019enlace tendrement, ne voulant plus jamais rel\u00e2cher mon \u00e9treinte. Nous \u00e9changeons un baiser long et langoureux. Puis Vadina me regarde droit dans les yeux d\u2019un regard intense et s\u00e9rieux\u00a0:<br \/>\n\u2013\u00a0Bernard, si jamais tu \u00e9crivais aussi une suite \u00e0 ton histoire, fais-la-moi parvenir.<br \/>\n\u2013\u00a0Je n\u2019y manquerai pas.<br \/>\nNous nous \u00e9cartons lentement l\u2019un de l\u2019autre, mais nos corps rechignent \u00e0 se s\u00e9parer. Ma main gauche glisse lentement de son \u00e9paule le long de son bras, puis de son avant-bras, franchit le poignet et s\u2019enfonce dans la paume de sa main. Nos doigts se fr\u00f4lent avec une lenteur extr\u00eame, le temps m\u00eame s\u2019en m\u00eale pour s\u2019\u00e9tirer \u00e0 l\u2019infini. Si maintenant, Vadina repliait ses doigts sur les miens pour les retenir, je crois que je ne serais plus capable de la quitter. Mais l\u2019\u00e9ternit\u00e9 s\u2019\u00e9coule en quelques secondes et arrive l\u2019instant o\u00f9 nous ne sommes plus reli\u00e9s que par les quelques millim\u00e8tres carr\u00e9s de peau de l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de mon annulaire et de son index. Puis plus rien. Le temps reprend son vol effr\u00e9n\u00e9. Nos regards se croisent encore un moment, je vois une larme perler et couler lentement sur son visage de r\u00eave. Ma vision se trouble \u00e9galement. Enfin, dans un synchronisme parfait, nous nous d\u00e9tournons l\u2019un de l\u2019autre, nous \u00e9loignant chacun vers notre propre destin.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis seul dans ce trop grand appartement creus\u00e9 dans le flanc du Grand Bord sous le Mailledot. Durant le peu de temps o\u00f9 Vadina l\u2019a partag\u00e9 avec moi, sa pr\u00e9sence l\u2019emplissait en totalit\u00e9, je m\u2019y sentais si bien. Mais maintenant, il me semble plus vide que jamais. 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