{"id":178,"date":"2016-04-21T18:52:53","date_gmt":"2016-04-21T16:52:53","guid":{"rendered":"https:\/\/acratie.silicon-peace.com\/?page_id=178"},"modified":"2016-05-02T17:22:21","modified_gmt":"2016-05-02T15:22:21","slug":"prologue","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/romans\/bienvenue-en-acratie\/prologue\/","title":{"rendered":"Prologue"},"content":{"rendered":"<p>Une brise l\u00e9g\u00e8re se faufile entre les arbres. Elle est d\u2019humeur joyeuse. Elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 taquiner le premier inconnu qu\u2019elle rencontrera sur son passage.<br \/>\nCe premier inconnu, c\u2019est moi. Je profite de l\u2019ombre de la for\u00eat pour faire une petite sieste. Si l\u00e9g\u00e8re soit-elle, la caresse de la brise d\u00e9chire le fin tissu de mes songes.<br \/>\nDommage\u2009! Je r\u00eavais que j\u2019\u00e9tais de retour en 1999.<br \/>\nH\u00e9las, la r\u00e9alit\u00e9 est toute autre. Je suis coinc\u00e9 au 26e si\u00e8cle. Je sais qu\u2019un jour je franchirai le trou dans la trame temporelle qui me permettra de retourner chez moi, mais pour l\u2019instant, je n\u2019ai pas la moindre id\u00e9e du temps qu\u2019il me faudra pour le trouver. Peut-\u00eatre me faudra-t-il le creuser moi-m\u00eame.<br \/>\nBon, c\u2019est pas tout. Il faut que je me remette en route si je veux rentrer avant la nuit. Moi, \u00e7a ne me d\u00e9range pas vraiment, mais mon v\u00e9lo, lui, il n\u2019aime pas rouler dans l\u2019obscurit\u00e9. Rien que l\u2019id\u00e9e que je n\u2019aper\u00e7oive pas un obstacle qui entra\u00eenerait notre chute le fait angoisser un max. D\u00e9j\u00e0, en temps normal, sa conversation ne me passionne pas vraiment, mais quand il est angoiss\u00e9, il devient insupportable.<br \/>\nJe me l\u00e8ve, me d\u00e9barrasse de quelques feuilles mortes qui s\u2019\u00e9taient prises d\u2019affection pour moi et me saisis du v\u00e9lo appuy\u00e9 contre un arbre.<br \/>\nMais\u2026 ce v\u00e9lo\u2026 c\u2019est un vrai v\u00e9lo. Enfin, je veux dire\u2009: un v\u00e9lo du 20e si\u00e8cle, avec une cha\u00eene pleine de cambouis fait pour encrasser les bas de pantalon. Pas un de ces engins qui t\u2019invectivent si tu ne p\u00e9dales pas assez vite \u00e0 leur go\u00fbt.<br \/>\nComment est-ce possible\u2009? De tels v\u00e9los n\u2019existent plus que dans les mus\u00e9es. D\u2019ailleurs, il ressemble \u00e9trangement \u00e0 celui que je poss\u00e9dais avant mon d\u00e9part vers le futur. Je dirais m\u00eame plus\u2009: c\u2019est mon v\u00e9lo du 20e si\u00e8cle. Mais alors\u2026<\/p>\n<p>Je suis pris d\u2019un soudain vertige. Je plonge dans la plus totale confusion. Mon r\u00eave ne serait pas que je sois revenu de mon voyage vers le futur. C\u2019est le voyage lui-m\u00eame qui n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 qu\u2019un r\u00eave\u2009? Je ne sais plus o\u00f9 j\u2019en suis. Je ne sais plus o\u00f9 je suis. Pourtant, ce voyage dans l\u2019avenir m\u2019a imprim\u00e9 des souvenirs aussi pr\u00e9cis que ceux que laisse la r\u00e9alit\u00e9.<br \/>\nCela ne peut plus durer. Le stress auquel je suis soumis dans mon job de chasseur de bugs de l\u2019an 2000 va me rendre fou. Je risque bien de p\u00e9ter les plombs avant que janvier 2000 n\u2019arrive. Ce r\u00eave ridicule de fuite vers le futur est un sympt\u00f4me \u00e0 ne pas prendre \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re. Il serait peut-\u00eatre temps que je consulte un psy. Prendre des vacances serait plus simple, mais comme il para\u00eet que le destin du monde tient sur mes \u00e9paules\u2026<\/p>\n<p>Le vertige a cess\u00e9. Je ne sais toujours pas o\u00f9 je suis. Bah\u2009! Je n\u2019ai qu\u2019\u00e0 suivre ce sentier qui longe le ruisseau. Je finirai bien par arriver quelque part. Une route et un panneau indicateur suffiront \u00e0 me remettre sur le droit chemin.<br \/>\nJ\u2019enfourche la bicyclette et commence \u00e0 p\u00e9daler. Seuls le crissement des pneus sur les cailloux et le grincement du d\u00e9railleur mal graiss\u00e9 rompent le silence de la for\u00eat. Je me sens soudain beaucoup mieux. Un v\u00e9lo qui parle\u2009: mais quelle connerie\u2009! J\u2019ai vraiment trop d\u2019imagination.<\/p>\n<p>Le ruisseau creuse son lit au fond d\u2019un vallon. Le sentier fait de fr\u00e9quents \u00e9carts pour contourner tant bien que mal de gros blocs de molasse que l\u2019\u00e9rosion a arrach\u00e9s \u00e0 la pente. Le d\u00e9cor doit changer consid\u00e9rablement d\u2019une ann\u00e9e \u00e0 l\u2019autre. Pas \u00e9tonnant que je ne reconnaisse pas l\u2019endroit.<br \/>\nAh\u2009! Voil\u00e0 qui va me permettre de m\u2019orienter. Au loin, un pont lance son tablier par-dessus le vallon. \u00c0 l\u2019allure des piles de b\u00e9ton, j\u2019en d\u00e9duis qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une autoroute. Imm\u00e9diatement, une image s\u2019impose \u00e0 mon esprit\u2009: l\u2019autoroute de contournement de l\u2019agglom\u00e9ration lausannoise. Maintenant, je crois reconna\u00eetre l\u2019endroit\u2009: je dois \u00eatre \u00e0 environ un quart d\u2019heure \u00e0 v\u00e9lo de chez moi. En fait, pour l\u2019instant, j\u2019aurais plut\u00f4t tendance \u00e0 m\u2019\u00e9loigner. Pour en avoir le coeur net, il me faut sortir de ce trou. Peut-\u00eatre qu\u2019au niveau du pont, je trouverai un chemin.<br \/>\nEn effet, un escalier aussi raide qu\u2019\u00e9troit est pos\u00e9 sur la pente. Un panneau m\u00e9tallique pr\u00e9tend que l\u2019acc\u00e8s est r\u00e9serv\u00e9 au service d\u2019entretien de l\u2019autoroute. Rien \u00e0 foutre\u2009: dans mon r\u00eave, il y avait des cam\u00e9ras partout. Mais ici, chez moi, \u00e0 mon \u00e9poque, il est encore possible de transgresser sans qu\u2019un mentor vienne te faire la morale. Le seul risque est de glisser sur les feuilles mortes qui recouvrent de nombreuses marches. Avec le v\u00e9lo sur l\u2019\u00e9paule, d\u00e9gringoler serait une tr\u00e8s mauvaise id\u00e9e.<br \/>\nJe parviens au sommet sans encombre, juste un peu essouffl\u00e9. Cette fois, il n\u2019y a plus de doute\u2009: je suis bien au bord de l\u2019autoroute de contournement de Lausanne. Le probl\u00e8me, c\u2019est que je suis du mauvais c\u00f4t\u00e9 de la cl\u00f4ture et la franchir ne serait pas une mince affaire, surtout lest\u00e9 d\u2019un v\u00e9lo. Je n\u2019ai d\u2019autre choix que de redescendre par l\u2019escalier ou de risquer ma vie en roulant sur la bande d\u2019arr\u00eat d\u2019urgence jusqu\u2019\u00e0 la prochaine sortie.<br \/>\nSubitement, je r\u00e9alise un fait totalement anormal\u2009: l\u2019autoroute est absolument d\u00e9serte. Pas la moindre voiture. Pas un chat, m\u00eame \u00e9cras\u00e9. Comment est-ce possible\u2009? Je ne suis pas d\u2019humeur \u00e0 tenter de r\u00e9soudre ce myst\u00e8re. Dans un sens, c\u2019est mieux ainsi. Je ne risque plus de me faire \u00e9craser. Le choix est donc fait\u2009: je prendrai l\u2019autoroute.<\/p>\n<p>Comment d\u00e9crire le plaisir de d\u00e9valer \u00e0 pleine vitesse cette pente de bitume d\u00e9serte o\u00f9, normalement, devraient se poursuivre des milliers de v\u00e9hicules dans une course folle et apparemment d\u00e9nu\u00e9e de sens\u2009? Peu nombreux doivent \u00eatre ceux qui ont pu jouir d\u2019une telle griserie. Je ne m\u2019en prive pas.<br \/>\nLa pente est maintenant pratiquement nulle sur plusieurs centaines de m\u00e8tres avant une nouvelle descente. La t\u00eate au ras du guidon pour minimiser ma r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019air, je me laisse aller dans l\u2019espoir de franchir le plat sans avoir \u00e0 donner un seul coup de p\u00e9dales. C\u2019est \u00e0 cet instant que je remarque la pr\u00e9sence de deux ouvriers occup\u00e9s \u00e0 installer un appareil sur un pyl\u00f4ne en bordure de la chauss\u00e9e, sans doute une cam\u00e9ra.<br \/>\nJe suis tent\u00e9 de leur demander la raison de la fermeture de l\u2019autoroute. Mais pour cela, il me faudrait m\u2019arr\u00eater et ainsi \u00e9chouer dans ma tentative pu\u00e9rile d\u2019atteindre la descente sans p\u00e9daler. Non, c\u2019est pas vrai. La r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est que je n\u2019ai pas la conscience tranquille. Je vais essayer de passer sans me faire remarquer.<br \/>\nUn truc pareil n\u2019arrive qu\u2019\u00e0 moi\u2009: alors que je passais silencieusement au niveau des ouvriers, mon t\u00e9l\u00e9phone portable se met \u00e0 sonner. Et bien s\u00fbr, quand je pars en balade \u00e0 v\u00e9lo, je mets toujours le volume \u00e0 fond. Comme discr\u00e9tion, c\u2019est r\u00e9ussi.<br \/>\nImm\u00e9diatement, les deux hommes abandonnent leur t\u00e2che et se lancent \u00e0 ma poursuite en poussant de hauts cris. Bon, tant pis pour mon super d\u00e9fi. Je me casse au plus vite \u00e0 grands coups de p\u00e9dales. Mais rien \u00e0 faire\u2009: plus je p\u00e9dale, plus j\u2019ai de la peine \u00e0 avancer. Ils vont me rattraper, \u00e7a ne fait pas le moindre doute. Je les entends distinctement m\u2019invectiver, malgr\u00e9 la sonnerie du t\u00e9l\u00e9phone\u2009:<br \/>\n\u2013\u00a0Qu\u2019est-ce que vous foutez ici\u2009? Vous n\u2019avez rien \u00e0 faire dans ce r\u00eave. Vous ne voyez pas qu\u2019il n\u2019est pas encore pr\u00eat\u2009?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une brise l\u00e9g\u00e8re se faufile entre les arbres. Elle est d\u2019humeur joyeuse. Elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 taquiner le premier inconnu qu\u2019elle rencontrera sur son passage. Ce premier inconnu, c\u2019est moi. Je profite de l\u2019ombre de la for\u00eat pour faire une petite sieste. 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