{"id":102,"date":"2016-04-21T17:28:01","date_gmt":"2016-04-21T15:28:01","guid":{"rendered":"https:\/\/acratie.silicon-peace.com\/?page_id=102"},"modified":"2016-05-02T17:18:52","modified_gmt":"2016-05-02T15:18:52","slug":"1-reveil","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/silicon-peace.com\/acratie\/romans\/voyage-en-acratie\/1-reveil\/","title":{"rendered":"1 \u2013 R\u00e9veil"},"content":{"rendered":"<p>Tout a disparu.<\/p>\n<p>Plus d\u2019hologramme, plus de chambre, plus de lumi\u00e8re. Juste la vague tache orang\u00e9e derri\u00e8re mes paupi\u00e8res closes.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un r\u00eave. Pr\u00e9monitoire?<\/p>\n<p>Pourtant, le sarcophage est ouvert. Je sens l\u2019air frais sur mon visage. Un parfum inconnu emplit l\u2019atmosph\u00e8re. Une senteur qui contient quelque chose de\u2026 stimulant. J\u2019ai envie de me r\u00e9veiller compl\u00e8tement.<\/p>\n<p>J\u2019essaie de soulever mes paupi\u00e8res. Un mince rayon de lumi\u00e8re parvient \u00e0 s\u2019infiltrer.<\/p>\n<p>Ma tentative n\u2019est pas pass\u00e9e inaper\u00e7ue. J\u2019entends une voie f\u00e9minine sur ma gauche. Je ne comprends pas ses paroles. S\u2019agit-il d\u2019une langue \u00e9trange ou mes facult\u00e9s mentales ne seraient-elles pas encore toutes r\u00e9tablies?<\/p>\n<p>La femme qui a parl\u00e9 n\u2019est pas seule. D\u2019autres voix, masculines et f\u00e9minines, se font entendre. Il y a aussi une voix au timbre bizarre. Je n\u2019ai jamais entendu une telle voix.<\/p>\n<p>Je parviens \u00e0 ouvrir un peu plus mes yeux. L\u2019image est floue. Je distingue quelques silhouettes pench\u00e9es sur moi.<\/p>\n<p>Ma vision devient plus nette.<\/p>\n<p>Il y a l\u00e0 trois femmes, deux hommes et un singe. Tous sont v\u00eatus de blancs. Je dois bien \u00eatre dans un h\u00f4pital. Mais la mode hospitali\u00e8re a bien chang\u00e9 en un an. Si toutefois on est en l\u2019an 2000.<\/p>\n<p>Halte-l\u00e0! C\u2019est pas normal, \u00e7a. Je dois encore r\u00eaver. Un singe en blouse d\u2019infirmier?<\/p>\n<p>Je referme les yeux, contr\u00f4le ma respiration et essaie de v\u00e9rifier si je suis bien r\u00e9veill\u00e9.<\/p>\n<p>Me pincer. Je parviens \u00e0 peine \u00e0 bouger une main.<\/p>\n<p>Je rouvre les yeux. Rien n\u2019a chang\u00e9. Le singe et les humains sont toujours l\u00e0. Je n\u2019ai d\u2019autre choix pour l\u2019instant que d\u2019admettre qu\u2019il s\u2019agit de la r\u00e9alit\u00e9. Dans le cas contraire, ce r\u00eave semble bien int\u00e9ressant.<\/p>\n<p>J\u2019esquisse un sourire. Je voudrais demander si nous sommes bien en l\u2019an 2000. Des sons qui sortent de ma bouche, seuls les mots \u00ab\u00a0an 2000\u00a0\u00bb ont \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9s \u00e0 peu pr\u00e8s correctement.<\/p>\n<p>Je marque une pause, me concentre. Cette fois, je devrais pouvoir ma\u00eetriser ma parole.<\/p>\n<p>\u2013 Bonjour. Sommes-nous bien en l\u2019an 2000?<\/p>\n<p>Mes visiteurs semblent perplexes. Ils n\u2019ont apparemment pas compris mes paroles. J\u2019essaie en anglais.<\/p>\n<p>\u2013 Hi! Are we now in year two thousand?<\/p>\n<p>Pas plus de succ\u00e8s. Peut-\u00eatre en allemand?<\/p>\n<p>\u2013 Guten tag. Sind wir in Jahr zwei tausend?<\/p>\n<p>Incompr\u00e9hension totale. Une discussion s\u2019engage dans le groupe. Je r\u00e9alise que quelque chose ne s\u2019est pas pass\u00e9 comme pr\u00e9vu. Une vague de panique me submerge.<\/p>\n<p>Une alarme sonore retentit, interrompant les palabres. Imm\u00e9diatement, le singe s\u2019approche de moi, pose sa main sur mon bras, dans un geste d\u2019apaisement. Son regard semble me demander de garder mon calme. Mais comment rester calme, quand cela vous est demand\u00e9 par un chimpanz\u00e9 en blouse d\u2019infirmier?<\/p>\n<p>En fait de chimpanz\u00e9, d\u2019apr\u00e8s son corps gracile et la raie au milieu des poils de sa t\u00eate, il s\u2019agirait plut\u00f4t d\u2019un bonobo. Et d\u2019une femelle de surcro\u00eet.<\/p>\n<p>La bonobo accompagne son regard d\u2019un langage fait de petits cris aigus et de grognements. La voix au timbre si particulier, \u00e9mise par une sorte de broche sur la poitrine de la guenon, semble en \u00eatre la traduction en langage humain. Evidemment, je ne comprends ni l\u2019un, ni l\u2019autre.<\/p>\n<p>Est-ce la panique, les paroles et le regard apaisants de la bonobo ou encore autre chose, mais ma vue se trouble et puis\u2026 plus rien.<\/p>\n<p>Il y a de la musique. Une musique comme je n\u2019en ai jamais entendu. Une musique douce produite par des instruments \u00e9tranges qui restent encore \u00e0 inventer. Une musique qui me dit qu\u2019il est temps de me r\u00e9veiller, mais que rien ne presse, le monde attendra.<\/p>\n<p>La musique s\u2019efface. Une main se pose d\u00e9licatement sur mon bras. De petits cris et grognements s\u2019\u00e9l\u00e8vent, presque imm\u00e9diatement suivis de la voix au timbre \u00e9trange.<\/p>\n<p>\u2013 Bonjour. Comment te sens-tu?<\/p>\n<p>Mais? Je comprends cette langue! J\u2019ouvre brusquement les yeux, redresse ma t\u00eate et la tourne dans la direction d\u2019o\u00f9 provient la voix.<\/p>\n<p>Je me retrouve nez \u00e0 nez avec la femelle bonobo. Celle-ci arbore un rictus que je dois bien consid\u00e9rer comme un sourire.<\/p>\n<p>\u2013 Ah! Je vois que tu as repris des forces. C\u2019est bien.<\/p>\n<p>Oh non. Le cauchemar continue.<\/p>\n<p>Je laisse retomber ma t\u00eate et plaque mes mains sur mon visage.<\/p>\n<p>\u2013 Mais qu\u2019est-ce que c\u2019est que cette histoire de fous?<\/p>\n<p>\u2013 Et l\u2019apprentissage du terrien homo a l\u2019air d\u2019avoir r\u00e9ussi, me r\u00e9pond-elle. Parfait.<\/p>\n<p>Et en plus, je parle cette langue, le \u00ab\u00a0terrien homo\u00a0\u00bb, comme si c\u2019\u00e9tait ma langue maternelle. Si c\u2019est effectivement la r\u00e9alit\u00e9, alors une chose est claire: je ne suis pas en l\u2019an 2000. Mais bien plus tard. Combien de si\u00e8cles se sont-ils \u00e9coul\u00e9s? Un, cinq, dix?<\/p>\n<p>Bon, j\u2019ai fait une connerie, une grosse. Il ne me reste plus qu\u2019\u00e0 l\u2019assumer.<\/p>\n<p>Provisoirement calm\u00e9, je me tourne \u00e0 nouveau vers l\u2019infirmi\u00e8re bonobo. Elle ne porte pas de v\u00eatement, contrairement \u00e0 mon premier r\u00e9veil. La broche interpr\u00e8te est maintenant fix\u00e9e \u00e0 une cordelette pass\u00e9e autour de son cou.<\/p>\n<p>\u2013 Bonjour. Pourrais-tu me dire o\u00f9 et quand sommes-nous?<\/p>\n<p>\u2013 Si tu veux le savoir, il faudra te lever.<\/p>\n<p>\u2013 Je ne suis pas s\u00fbr de pouvoir le faire. J\u2019ai d\u00fb rester allong\u00e9 pendant des si\u00e8cles.<\/p>\n<p>\u2013 C\u2019est effectivement le cas. Mais tes muscles ont \u00e9t\u00e9 stimul\u00e9s durant la phase de r\u00e9veil. Tu ne devrais pas avoir de probl\u00e8me.<\/p>\n<p>Je ne bouge pas. La volont\u00e9 me manque. Ai-je vraiment envie de d\u00e9couvrir le monde tel qu\u2019il est actuellement?<\/p>\n<p>Pour l\u2019instant, ce nouveau monde se pr\u00e9sente sous la forme d\u2019une pi\u00e8ce sans fen\u00eatres d\u2019environ trois m\u00e8tres sur cinq. Aucune porte n\u2019est visible. Peut-\u00eatre s\u2019en trouve-t-il une dans le mur situ\u00e9 derri\u00e8re moi. Hormis la couchette sur laquelle je suis allong\u00e9, la petite guenon et moi, la chambre est absolument vide. Pas le moindre \u00e9quipement m\u00e9dical n\u2019est visible. A trois m\u00e8tres du sol, la surface enti\u00e8re du plafond diffuse une lumi\u00e8re froide et fonctionnelle. Cette salle est-elle repr\u00e9sentative du reste du monde? Pourvu que non!<\/p>\n<p>Devant mon manque d\u2019empressement, la bonobo, d\u2019un bond, monte sur le lit. Sans m\u00e9nagement, elle me saisit les bras et me force \u00e0 m\u2019asseoir.<\/p>\n<p>\u2013 Allez, l\u00e8ve-toi maintenant! Tu ne vas tout de m\u00eame pas rester dans ce lit toute l\u2019\u00e9ternit\u00e9?<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0, elle a saut\u00e9 sur le sol et court \u00e0 l\u2019autre bout de la pi\u00e8ce. Elle pose sa main contre le mur. Un tiroir sort de la paroi. La guenon en extrait un peignoir en tissu \u00e9ponge blanc. Au moins quelque chose qui me para\u00eet familier.<\/p>\n<p>\u2013 Tiens, enfile \u00e7a! Je t\u2019ai assez vu tout nu. Vous les homos, vous \u00eates vraiment trop moche, sans poils.<\/p>\n<p>Que r\u00e9pondre? Rien, sans doute. J\u2019enfile le peignoir et attends. Elle me regarde, incline la t\u00eate. Dans son regard brille un \u00e9clair de malice.<\/p>\n<p>\u2013 Ah, tu es mieux ainsi.<\/p>\n<p>Elle caresse mon peignoir.<\/p>\n<p>\u2013 Si tes nouveaux poils \u00e9taient un peu plus fonc\u00e9s, je te trouverais m\u00eame \u00e0 mon go\u00fbt. Enfin, on ne peut pas tout avoir.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 qu\u2019elle me tend une paire de chaussons.<\/p>\n<p>\u2013 Ca, c\u2019est pour tes pieds d\u2019homos. Tu vois, moi, j\u2019en ai d\u2019autres. Et elle se met \u00e0 me caresser la cheville avec une de ses mains post\u00e9rieures.<\/p>\n<p>\u2013 D\u00e9p\u00eache-toi! On nous attend.<\/p>\n<p>A peine ai-je enfil\u00e9 mes chaussons qu\u2019elle agrippe la ceinture de mon peignoir et tire dessus comme si je n\u2019\u00e9tais qu\u2019un \u00e2ne but\u00e9 qui refuserait de bouger.<\/p>\n<p>Je descends du lit. Accroch\u00e9e \u00e0 ma ceinture, la bonobo se dirige r\u00e9solument vers une des parois nues. Soudain, une fente se dessine devant nous sur toute la hauteur de la paroi. Cette fente s\u2019\u00e9largit rapidement pour donner acc\u00e8s \u00e0 un couloir tout aussi nu que la pi\u00e8ce que nous venons de quitter. Seule diff\u00e9rence, sur le mur, \u00e0 intervalle r\u00e9gulier, sont peints des chiffres ainsi que des caract\u00e8res incompr\u00e9hensibles. Il s\u2019agit s\u00fbrement d\u2019indication pour rep\u00e9rer les portes ouvrant sur des chambres similaires \u00e0 celle o\u00f9 je me suis r\u00e9veill\u00e9.<\/p>\n<p>Tout cela me fait penser \u00e0 une ruche et \u00e0 ses alv\u00e9oles d\u2019incubation. Y aurait-il derri\u00e8re chacune de ces portes invisibles un individu dormant depuis des si\u00e8cles et que l\u2019on r\u00e9veillerait lorsqu\u2019un quelconque besoin le rendrait n\u00e9cessaire? Je n\u2019ai pas le temps de gamberger, car mon \u00e9trange guide l\u00e2che ma ceinture et s\u2019\u00e9lance dans le couloir.<\/p>\n<p>\u2013 Allez, viens! Il n\u2019y a rien d\u2019int\u00e9ressant ici.<\/p>\n<p>Elle m\u2019entra\u00eene \u00e0 travers un d\u00e9dale de couloirs. Tr\u00e8s vite, je prends conscience que je serais totalement incapable de retrouver mon chemin. Mais mon chemin vers quoi? Cette chambre, o\u00f9 je me suis r\u00e9veill\u00e9? Quelle raison aurais-je d\u2019y retourner?<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pour l\u2019instant qu\u2019une seule chose \u00e0 faire: \u00e9viter de me faire distancer par cette surprenante petite guenon.<\/p>\n<p>O\u00f9 est-elle pass\u00e9e maintenant? Ah, elle est l\u00e0-bas, devant cette porte d\u2019ascenseur.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e9trange. Je ne reconnais pratiquement aucune des rares choses qui m\u2019entourent. Sauf quelques-unes qui sont pratiquement identiques \u00e0 celles de mon \u00e9poque. Ce peignoir, par exemple. Et puis, maintenant, il y a cet ascenseur. Un ascenseur comme on en rencontre dans n\u2019importe quel immeuble de grande taille: une porte coulissante \u00e0 deux battants, un panneau d\u2019appel avec des boutons en forme de fl\u00e8ches triangulaires pour demander de monter ou descendre, un affichage num\u00e9rique indiquant \u00e0 quel \u00e9tage se trouve la cabine en ce moment.<\/p>\n<p>Les chiffres sont m\u00eame ces bons vieux chiffres \u00e0 sept segments. Il y en a quatre. Le dernier change si vite que seul un huit vacillant est visible.<\/p>\n<p>Quatre chiffres? Mais \u00e7a fait plusieurs milliers d\u2019\u00e9tages, \u00e7a!<\/p>\n<p>La cabine est au niveau deux cent et descend d\u2019environ trente \u00e9tages par secondes. Au fait, \u00e0 quel \u00e9tage sommes-nous? Au-dessus de la porte, je lis parmi des caract\u00e8res inconnus le nombre -417. Est-ce possible? Plusieurs centaines d\u2019\u00e9tages en sous-sol? L\u2019humanit\u00e9 serait-elle devenue troglodyte? Mais pas totalement, si j\u2019en juge par le nombre d\u2019\u00e9tages au-dessus de la surface.<\/p>\n<p>L\u2019affichage indique maintenant moins trois cents et des poussi\u00e8res. La cabine ne franchit plus que deux \u00e9tages par seconde. -400, -410, -415, -416, -417. Voil\u00e0. L\u2019affichage s\u2019est stabilis\u00e9. La porte s\u2019ouvre.<\/p>\n<p>Encore abasourdi, je reste immobile devant la porte ouverte. La bonobo me tire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>\u2013 Viens! N\u2019aie pas peur. Ce n\u2019est qu\u2019un ascenseur. Tu sais au moins ce qu\u2019est un ascenseur, non?<\/p>\n<p>J\u2019entre dans la cabine. La petite guenon compose la destination sur le tableau de commande: 639 \u00e8me \u00e9tage. Wow, on va monter de plus de mille \u00e9tages.<\/p>\n<p>L\u2019ascenseur d\u00e9marre. L\u2019acc\u00e9l\u00e9ration est \u00e9norme. Pendant une dizaine de secondes, j\u2019ai l\u2019impression de peser le double de mon poids.<\/p>\n<p>En entrant, je n\u2019avais pas remarqu\u00e9 que les bords de la cabine \u00e9taient vitr\u00e9es. Ce n\u2019est qu\u2019une fois en mouvement que je constate que ce que je prenais pour des parois est en fait les murs du puits et que la cage d\u2019ascenseur est, elle, parfaitement transparente.<\/p>\n<p>Soudain, la cabine \u00e9merge du sol et monte en fl\u00e8che vers le ciel. Comment exprimer l\u2019impression qui m\u2019assaille? C\u2019est comme la vision offerte par ces cam\u00e9ras dispos\u00e9es sur les flancs des fus\u00e9es Saturn V ou des navettes spatiales. Mais sans la lenteur initiale qui les caract\u00e9rise.<\/p>\n<p>Je m\u2019agrippe \u00e0 la main courante dispos\u00e9e le long de la cabine.<\/p>\n<p>\u2013 C\u2019est beau, hein, me lance la bonobo.<\/p>\n<p>Et comment! Je n\u2019ai jamais rien vu de tel.<\/p>\n<p>Les hommes vivent peut-\u00eatre dans des fourmili\u00e8res, mais ce sont aussi de merveilleux paysagistes. La tour le long de laquelle s\u2019\u00e9l\u00e8ve l\u2019ascenseur est entour\u00e9e sur un rayon de plusieurs kilom\u00e8tres d\u2019un patchwork de parcs et de petits lacs. Plus loin s\u2019\u00e9tendent de vastes zones unies jaunes, brunes, rouges ou violettes. Probablement des cultures. D\u2019autres surfaces semblent \u00eatre occup\u00e9es par des for\u00eats.<\/p>\n<p>Les seules constructions visibles sont ces tours r\u00e9guli\u00e8rement espac\u00e9es et si hautes que je ne parviens pas \u00e0 en distinguer le sommet.<\/p>\n<p>A perte de vue, tout para\u00eet avoir \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9 de la main de l\u2019homme. Il ne reste, sur cette vaste plaine, pas la moindre parcelle de nature sauvage.<\/p>\n<p>Autre chose contribue \u00e0 donner un aspect artificiel au paysage. Quelque chose que je n\u2019arrive pas \u00e0 d\u00e9terminer. Quelque chose de si anormal que mon esprit semble refuser d\u2019en tenir compte.<\/p>\n<p>Mais voil\u00e0 que l\u2019ascenseur s\u2019est immobilis\u00e9.<\/p>\n<p>\u2013 Sors de l\u00e0, maintenant. L\u00e0 o\u00f9 on va, tu pourras encore regarder.<\/p>\n<p>La porte de l\u2019ascenseur s\u2019ouvre sur une vaste salle circulaire. On dirait un hall de gare, ou d\u2019a\u00e9roport. Cinq couloirs d\u00e9bouchent sur le hall. Des gens entrent et sortent de la salle sans pr\u00eater la moindre attention les uns aux autres. En face de chaque couloir, ainsi que de l\u2019ascenseur, une douzaine de si\u00e8ges sont dispos\u00e9s en cercle, les dossiers vers l\u2019int\u00e9rieur. La forme et la couleur des si\u00e8ges donnent \u00e0 l\u2019ensemble l\u2019apparence de la corolle d\u2019une fleur g\u00e9ante. Tr\u00e8s peu sont actuellement occup\u00e9s.<\/p>\n<p>De tous les gens qui vont et viennent dans ce hall, ou qui s\u2019y reposent, la plupart sont des hommes et des femmes. Le reste, environ un dixi\u00e8me, est compos\u00e9 de grands singes: gorilles, orangs-outangs, chimpanz\u00e9s et bonobos. Le plus \u00e9tonnant est que tous ont l\u2019air de trouver cette situation comme \u00e9tant absolument normale.<\/p>\n<p>Il y a aussi une machine qui flotte \u00e0 quelques centim\u00e8tres au-dessus du sol. On dirait une sorte de balayeuse. Un bonobo m\u00e2le est juch\u00e9 sur la machine. Celui-ci gesticule et pousse de petits cris. La machine semble lui ob\u00e9ir. Quant au primate, il a l\u2019air de s\u2019amuser follement.<\/p>\n<p>Mon infirmi\u00e8re l\u00e2che mon peignoir et se met \u00e0 sauter sur place tout en criant et faisant des signes destin\u00e9s au pilote de la machine. Celui-ci, apercevant ce man\u00e8ge, engage son v\u00e9hicule \u00e0 notre rencontre.<\/p>\n<p>Arriv\u00e9 \u00e0 notre hauteur, il immobilise son engin, saute \u00e0 terre, enlace sa compagne et lui roule une pelle. Puis il l\u2019entra\u00eene en direction de la fleur la plus proche. Ils enjambent les si\u00e8ges et vont se cacher derri\u00e8re les dossiers. Juste avant de dispara\u00eetre compl\u00e8tement \u00e0 mon regard, une t\u00eate poilue se redresse, puis d\u2019un air s\u00e9v\u00e8re et d\u2019une voix synth\u00e9tique, m\u2019intime:<\/p>\n<p>\u2013 Toi, tu attends l\u00e0! Je reviens.<\/p>\n<p>Ils entament alors une partie de jambes en l\u2019air dans la plus compl\u00e8te indiff\u00e9rence des quelques rares occupants des si\u00e8ges p\u00e9tales.<\/p>\n<p>Moi, par contre, je commence \u00e0 attirer l\u2019attention. Evidemment, un type en peignoir, attendant b\u00eatement que son accompagnatrice ait fini de prendre du bon temps, \u00e7a ne passe pas inaper\u00e7u.<\/p>\n<p>Je ne sais absolument plus quoi faire. Je ne sais ni o\u00f9, ni \u00e0 quelle \u00e9poque je suis. Le seul point d\u2019ancrage que j\u2019aie dans ce monde est cette petite bonobo, un peu comme l\u2019oisillon qui s\u2019attache au premier \u00eatre vivant qu\u2019il rencontre apr\u00e8s avoir bris\u00e9 la coquille de l\u2019oeuf. Et voil\u00e0 qu\u2019elle me plante l\u00e0, presque nu, au beau milieu de tous ces gens.<\/p>\n<p>Pour oublier le malaise qui me gagne, je me concentre sur le d\u00e9cor de la salle. Les murs, entre les couloirs, sont couverts de fresques qui me rappellent celles qui \u00e9taient peintes dans les vieux halls de gares. Toutefois, il s\u2019agirait ici plut\u00f4t de photographies panoramiques.<\/p>\n<p>Celle qui me fait face est un paysage de collines basses couvertes d\u2019une prairie verdoyante. La steppe mongole au printemps. Non, ces collines ressemblent bien plus au relief lunaire r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par les missions Apollo. La qualit\u00e9 de l\u2019image est telle que j\u2019ai l\u2019impression de voir la prairie onduler sous la caresse du vent.<\/p>\n<p>Je m\u2019approche pour \u00e9tudier les d\u00e9tails. Extraordinaire! M\u00eame en ayant l\u2019oeil coll\u00e9 au mur, je ne parviens pas \u00e0 discerner le grain de l\u2019image. Et l\u2019image n\u2019est pas statique. Le mouvement de l\u2019herbe que j\u2019avais devin\u00e9 est bien r\u00e9el. Debout devant le mur, je me sens compl\u00e8tement immerg\u00e9 dans ce paysage fabuleux.<\/p>\n<p>Tiens, l\u00e0, \u00e0 droite, il y a un dr\u00f4le d\u2019engin qui d\u00e9passe de la v\u00e9g\u00e9tation. Mais oui, je ne me trompe pas, il s\u2019agit bien de l\u2019\u00e9tage de descente d\u2019un module d\u2019exploration lunaire. Et cet astre dans le ciel bleut\u00e9, c\u2019est un croissant de Terre.<\/p>\n<p>\u2013 Alors, on est dans la Lune?<\/p>\n<p>La voix synth\u00e9tique me ram\u00e8ne \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. La guenon est \u00e0 nouveau l\u00e0, une \u00e9tincelle de bonheur au fond des yeux.<\/p>\n<p>\u2013 Viens, on peut y aller. D\u2019ailleurs, on est presque arriv\u00e9.<\/p>\n<p>Elle m\u2019emm\u00e8ne par le couloir le plus \u00e0 gauche. Je l\u2019interroge:<\/p>\n<p>\u2013 Dis-moi, c\u2019est comme \u00e7a sur la Lune, maintenant?<\/p>\n<p>\u2013 A ce qu\u2019il para\u00eet, oui. Mais je n\u2019y suis jamais all\u00e9.<\/p>\n<p>Le couloir est identique \u00e0 celui que nous avons emprunt\u00e9 en sous-sol. Aucune d\u00e9coration, juste quelques inscriptions \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 doivent se trouver les portes invisibles. La petite bonobo a perdu toute son exub\u00e9rance. Elle para\u00eet extr\u00eamement concentr\u00e9e. D\u00e9chiffrer les indications sur les portes doit lui demander un effort consid\u00e9rable. Elle h\u00e9site un moment, puis se d\u00e9cide. Elle se tient r\u00e9solument devant le mur qui, comme au sous-sol, se fend pour donner acc\u00e8s \u00e0 une vaste pi\u00e8ce inond\u00e9e de lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>On dirait le bureau du P.D.G. d\u2019une grosse soci\u00e9t\u00e9 comme on en voit dans les films am\u00e9ricains. Ou s\u2019agit-il d\u2019une sorte de salon? Probablement, ce lieu doit remplir les deux fonctions.<\/p>\n<p>A droite de l\u2019entr\u00e9e se trouve une table ronde entour\u00e9e d\u2019une demi-douzaine de si\u00e8ges. La table est constitu\u00e9e d\u2019un plateau transparent reposant sur un unique pied \u00e9vas\u00e9 \u00e0 la base. Sur le plateau, en face de chaque si\u00e8ge, des disques dor\u00e9s sur lesquels flottent des hologrammes. Au milieu repose un plat rempli de fruits.<\/p>\n<p>Sur la gauche, une rang\u00e9e de postes de travail individuels. Au premier abord, on dirait des si\u00e8ges de dentiste, mais les instruments de \u00ab\u00a0torture\u00a0\u00bb sont ici remplac\u00e9s par des consoles holographiques identiques \u00e0 celles dispos\u00e9es sur la table.<\/p>\n<p>Le fond de la salle est la partie salon. De larges canap\u00e9s sont dispos\u00e9s de telle sorte que leurs occupants puissent admirer le paysage qui s\u2019\u00e9tale au-del\u00e0 de la baie vitr\u00e9e qui fait office de paroi.<\/p>\n<p>La guenon me tire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. A l\u2019exception d\u2019un couple debout devant la verri\u00e8re, la pi\u00e8ce est inoccup\u00e9e. Ils n\u2019ont apparemment pas remarqu\u00e9 notre arriv\u00e9e, accapar\u00e9s par une vive discussion. La femme para\u00eet particuli\u00e8rement agit\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2013 Je te r\u00e9p\u00e8te qu\u2019il n\u2019aurait jamais fallu le r\u00e9veiller. Il vient d\u2019une \u00e9poque de barbares o\u00f9 les homos se faisaient la guerre en permanence. Ils parquaient les autres humains dans des zoos, quand ils ne les chassaient pas pour les manger, voire pour le seul plaisir de tuer.<\/p>\n<p>\u2013 Allons, calme-toi. Tu sais tr\u00e8s bien qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas tous mauvais. S\u2019ils ont fait beaucoup de mal, c\u2019\u00e9tait surtout par ignorance. Et puis, cette \u00e9poque \u00e9tait aussi celle de l\u2019Eclosion. C\u2019est essentiellement gr\u00e2ce aux r\u00e9alisations de ses contemporains que nous avons la chance de vivre dans le confort actuel. As-tu oubli\u00e9 quand ont \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9es les premi\u00e8res machines intelligentes, les premiers v\u00e9hicules spatiaux? Et c\u2019est aussi de cette \u00e9poque que datent les premiers pas vers la soci\u00e9t\u00e9 acratique. Peut-\u00eatre est-il un des grands esprits de son temps. Peut-\u00eatre est-ce pour le r\u00e9compenser qu\u2019on lui a donn\u00e9 la chance de vivre dans un monde meilleur.<\/p>\n<p>\u2013 Ouais, ou alors pour s\u2019en d\u00e9barrasser. Il s\u2019agit s\u00fbrement d\u2019un de ces criminels \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, qui pullulaient en ce temps-l\u00e0. On aurait d\u00fb simplement le\u2026<\/p>\n<p>La femme s\u2019interrompt, remarquant soudain notre pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>Est-ce le fait qu\u2019elle r\u00e9alise que je l\u2019avais entendu d\u00e9voiler ses peurs, ou plus simplement de me voir l\u00e0, debout, l\u2019air compl\u00e8tement paum\u00e9, en peignoir et chaussons blancs, donnant la main \u00e0 une petite cr\u00e9ature noire et poilue? Toujours est-il que sur son visage se sont peintes les marques d\u2019un profond \u00e9tonnement, rapidement remplac\u00e9es par celles d\u2019une certaine g\u00eane m\u00eal\u00e9e d\u2019un soup\u00e7on de culpabilit\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019homme me regarde simplement d\u2019un air amus\u00e9. Il vient \u00e0 ma rencontre.<\/p>\n<p>Machinalement, je lui tends la main droite. Surpris, il regarde mon geste et, maladroitement, saisit mon poignet de sa main gauche. Soudain, il se ravise. Il change de main et cette fois, plus s\u00fbr de lui, me secoue vigoureusement tout le bras.<\/p>\n<p>\u2013 Sois le bienvenu, me dit-il. Et pardonne-moi ma maladresse. Cette forme de salutation n\u2019est plus pratiqu\u00e9e depuis des si\u00e8cles. Heureusement, l\u2019historien m\u2019a averti que tu pourrais l\u2019utiliser.<\/p>\n<p>Le con! Il a failli me d\u00e9bo\u00eeter l\u2019\u00e9paule.<\/p>\n<p>Tout en me tenant le bras pour essayer de calmer la douleur, je d\u00e9signe, d\u2019un mouvement de la t\u00eate, le paysage au-del\u00e0 de la baie vitr\u00e9e:<\/p>\n<p>\u2013 Merci pour votre accueil chaleureux. Mais pourrait-on me dire o\u00f9 nous sommes, et quand? J\u2019ai fait la connerie de vouloir dormir quelques mois pour \u00e9chapper au bug de l\u2019an 2000 et voil\u00e0 que je me r\u00e9veille dans un univers \u00e0 la technologie hyper avanc\u00e9e, des singes partout et dehors un paysage \u00e0 l\u2019horizon compl\u00e8tement d\u00e9lirant. Comment se fait-il que l\u00e0 \u00e0 gauche, le terrain semble monter plut\u00f4t que de descendre comme l\u2019a toujours fait tout paysage terrestre qui se respecte?<\/p>\n<p>\u2013 Eh bien, tu n\u2019es pas sur la Terre, ni d\u2019ailleurs \u00e0 la surface d\u2019une sph\u00e8re.<\/p>\n<p>Enfin, c\u2019est le d\u00e9clic. Exactement comme ces photos de crat\u00e8res lunaires ou martiens, que l\u2019on voit d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment en bosses. Il faut les tourner dans tous les sens pour qu\u2019enfin le cerveau daigne reconstruire l\u2019effet de relief dans le bon sens.<\/p>\n<p>D\u2019un coup, le paysage est devenu compr\u00e9hensible, mais non moins d\u00e9concertant. Je suis \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un cylindre creux aux dimensions faramineuses. Je m\u2019approche de la fen\u00eatre pour mieux comprendre. J\u2019essaie d\u2019estimer le diam\u00e8tre du cylindre en regardant vers le haut. Rien que du bleu et quelques cirrus.<\/p>\n<p>Mon regard se porte vers la gauche, o\u00f9 j\u2019avais remarqu\u00e9 que le paysage montait. La visibilit\u00e9 n\u2019est pas parfaite. Le paysage s\u2019estompe progressivement au travers d\u2019un fin voile brumeux. Toutefois, je parviens \u00e0 distinguer une sorte d\u2019horizon. L\u00e0-bas, le sol dispara\u00eet brusquement derri\u00e8re le ciel.<\/p>\n<p>En fait de ciel, il semblerait s\u2019agir d\u2019un second cylindre concentrique au premier qui ferait office de plafond. Inutile de pr\u00e9ciser que je n\u2019ai pas l\u2019habitude d\u2019estimer les dimensions d\u2019objets cylindriques depuis l\u2019int\u00e9rieur. Toutefois, je dirais que la surface de ce cylindre doit \u00eatre situ\u00e9e \u00e0 au moins dix mille m\u00e8tres au-dessus du sol. Quant \u00e0 son diam\u00e8tre, je ne sais pas. Mais probablement plus de cinquante kilom\u00e8tres. Oh oui, s\u00fbrement bien plus.<\/p>\n<p>Je regarde maintenant \u00e0 droite, dans l\u2019axe du cylindre. Les formes cylindriques du ciel et du sol sont \u00e9videntes. Mais impossible d\u2019en distinguer l\u2019extr\u00e9mit\u00e9. Si elle existe, elle se trouve bien au-del\u00e0 du rideau de brume.<\/p>\n<p>Effectivement, je ne suis pas sur la Terre, mais probablement dans un vaisseau spatial gigantesque, en rotation autour de son axe afin de produire une pesanteur artificielle par l\u2019effet de la force centrifuge.<\/p>\n<p>Effray\u00e9 par cette r\u00e9v\u00e9lation, je recule lentement et viens tr\u00e9bucher contre l\u2019un des canap\u00e9s. Je me laisse tomber dedans. Hmmm, confortable! Mon esprit demeure pourtant obnubil\u00e9 par ce paysage extraordinaire et tout ce qu\u2019il implique.<\/p>\n<p>Par r\u00e9flexe de d\u00e9fense, je me retire de la r\u00e9alit\u00e9, si tant est qu\u2019il s\u2019agisse bien de la r\u00e9alit\u00e9. Je m\u2019enferme dans un cocon douillet, loin de toute perception. La derni\u00e8re sensation qui me parvient du monde est celle de larmes coulant sur mes joues.1<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tout a disparu. Plus d\u2019hologramme, plus de chambre, plus de lumi\u00e8re. Juste la vague tache orang\u00e9e derri\u00e8re mes paupi\u00e8res closes. Ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un r\u00eave. Pr\u00e9monitoire? Pourtant, le sarcophage est ouvert. Je sens l\u2019air frais sur mon visage. Un parfum inconnu emplit l\u2019atmosph\u00e8re. Une senteur qui contient quelque chose de\u2026 stimulant. 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